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Le blog d'Anthony Favier

Spotlight un film nuancé et pertinent sur la pédophilie dans le catholicisme

3 Février 2016 , Rédigé par Anthony_Favier Publié dans #Film

Intrigué par les réactions de la Twittosphère catholique suite à la critique par Famille chrétienne du film Spotlight, je me suis rendu au cinéma pour me faire ma propre idée.

Sans nul doute, c'est un excellent film. De plus, il est salutaire pour les catholiques.

La version originale de l'article de Famille chrétienne avant que la rédaction ne le change

La version originale de l'article de Famille chrétienne avant que la rédaction ne le change

Le film prend comme intrigue la genèse d'une enquête du Boston Globe au début de l'année 2001 menée par une cellule spéciale d'investigation : Spotlight. Cette dernière a mis en lumière la façon dont avaient été réglées en dehors de procès publics des affaires de pédophilie mettant en cause environ 90 prêtres du diocèse de Boston depuis les années 1960.

L'affaire dont le retentissement aboutit à la démission de l'archevêque du lieu, Bernard Law, révéla surtout comment le diocèse cherchait des accords à l'amiable avec les familles de victimes souvent issues de familles pauvres et fragiles.

Les journalistes percèrent la façon dont des pressions s'exerçaient et les prêtres étaient mutés d'une paroisse à l'autre. Loin d'être une série d'affaires isolées, ils ont révélé que la hiérarchie catholique savait et agissait en toute vraisemblance pour limiter au maximum le scandale public ainsi que pour protéger ses prêtres.

Le film est anti catholique ? Non. Sauf à considérer, comme jadis, que les créations artistiques n'aient d'autre but que de faire l'apologie de l'institution ou que les spectateurs soient incapables de produire leur propre jugement. Qui a assez d'angélisme pour penser qu'une Église qui cherche la sainteté exclut nécessairement de son sein tout péché ? Après tout, c'est même un des thèmes les plus anciens de l'art chrétien que de voir des clercs en enfer car ils ont failli.

Le traitement des personnages humanise même dans ce film le récit. Il nuance la charge évidente de la preuve contre l'institution. L'un des journalistes engagés le plus dans l'enquête (joué par Mark Ruffalo) est d'origine portugaise. Il confie à sa collègue, alors qu'il prend conscience de l'ampleur des crimes, que sa conviction qu'il retournerait à la messe un jour est ébranlée. On le voit au fond d'une église le soir de Noël le regard embué de doutes et de tristesse.

Une autre journaliste fait lire les premières épreuves du dossier à sa grand mère, un personnage secondaire dont on comprend qu'elle est très engagée dans les œuvres de sa paroisse et adule les prêtres. Elle porte le point de vue de ces catholiques qui, avec stupeur, ont dû découvrir les agissements de leur institution.

Un troisième est allé au collège jésuite/hupé de la ville sans avoir été victime d'agissements condamnables de la part de ses professeurs. C'est plutôt sa conscience qui le travaille : le regret de ne pas avoir vu ni compris si ce n'est même agi à temps. Le film est capable de prendre en charge me semble-t-il le point de vue de catholiques de culture au minimum qui ne sont pas dans des dispositions foncièrement anti religieuses.

L'équipe Spotlight.

L'équipe Spotlight.

En plus de l'outrancier parallèle entre homosexualité et pédophilie vite dénoncé et à bon droit dans le milieu LGBT, l'article de Famille chrétienne s'en tient à la théorie si fallacieuse des cas individuels et isolés. Théorie que les catholiques doivent abandonner pour sortir avec humanité de cette situation. Seules des "brebis galeuses" auraient sali une institution. C'est, me semble-t-il, un fâcheux biais de perception.

L'autre biais de perception souvent mobilisé est celui de l'homologie de l'Eglise avec d'autres institutions, l'école par exemple. Défense d'autant plus dure à tenir que la semaine où le film sortait on venait de découvrir les conclusions de l'enquête commandée par le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg à des historiens indépendants sur les actes commis au sein de l'Institut Marini de Montet et que, à Lyon, un prêtre était mis en garde à vue suite à plusieurs plaintes déposées par des scouts qu'il avait accompagnés. À ces deux affaires qui pointent les manquements passés de l'institution à deux endroits différents s'ajoute le départ d'une victime qui travaillait dans la commission d'experts du Vatican justement en charge de ce douloureux dossier. Il démissionne de peur de voir l'Église catholique enterrer le dossier.

Mais fort justement le film Spotlignt, par la voix au téléphone d'une psycholoque spécialisé dans l'accompagnement des prêtres agresseurs, oriente plutôt vers le caractère propre des prédateurs sexuels dans le catholicisme. Cet expert donne le pourcentage de 6% qui, une fois l'enquête réalisée, colle à deux prêtres prêts à ce que reconstituent les journalistes.

Sans savoir à quoi correspondent ces chiffres, c'est en tout cas la première fois, à ma connaissance, qu'un film grand public avance des éléments intéressants en dehors d'une évocation un peu facile et oiseuse du célibat et de la frustration qu'il engendre :

  • le fait que l'institution fonctionne par le secret et nourrit l'impunité,
  • la façon dont les prêtres se tiennent entre eux par un pacte du silence sur leurs mœurs,
  • l'immaturité affective d'hommes socialisés précocement dans des institutions collectives type petit et grand séminaire,
  • l'évocation d'anciennes victimes qui deviennent prédateurs...

Il y a là des pistes fructueuses de réflexion et potentiellement d'action.

L'une des scènes les plus troublantes du film se produit quand une journaliste parvient à dialoguer avec un prêtre incriminé, sur le pas de sa porte, avant que sa sœur ne mette fin à l'entretien. Le vieil homme maladroit avance qu'il n'a jamais "violé" et qu'il sait très bien de quoi il parle ayant été lui-même violé... S'il a a fait des choses, il avance cette étrange défense : "je n'en ai jamais tiré du plaisir pour moi-même". L'aveu est glaçant et laisse particulièrement songeur.

La veille d'aller voir Spotlight je me suis rendu à l'Assemblée générale de l'association FHEDLES qui, depuis plus de 40 ans presque, réfléchit à une nouvelle organisation des ministères afin qu'elle ne cautionne plus le patriarcat. Quand on sait que ce dernier lie la domination des femmes à celle des enfants et que ces derniers constituent des groupes plus vulnérables aux violences sexuelles venant d'hommes, il y a surement aussi du chemin à parcourir pour en déloger certains aspects qui ont pu se déposer dans le sacerdoce au cours des siècles.

Les rumeurs qui annoncent la mise en débat de la question du ministère dans un Synode romain par le pape François, si elles sont justes, marquent peut-être la possibilité d'ouvrir une réflexion de cet ordre. Elle prendrait la suite de la repentance qu'avait solennisé Benoît XVI mais qui n'exempte pas d'un travail de relecture pour comprendre comment l'institution a pu en arriver à de manquements si graves et ... systémiques.

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François Vercelletto 06/02/2016 21:28

Bien d'accord avec cette critique du film Spotlight que j'ai vu avec beaucoup d'intérêt. Je crois, de mémoire, que le pourcentage de prêtres pédophiles est plutôt de 6 %. Lire aussi : http://religions.blogs.ouest-france.fr/archive/2016/01/29/les-lourds-secrets-d-anciens-scouts-15543.html