Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Le blog d'Anthony Favier

Le changement dans l'Église catholique : une réflexion de Guillaume Cuchet

19 Décembre 2015 , Rédigé par Anthony_Favier Publié dans #Recension

Rien de plus difficile que de penser le changement social. La question est encore plus redoutable pour le chercheur qui étudie le religieux. Comment admettre que des vérités religieuses révélées puissent être soumises aux lois du changement et de l'évolution ? Les autorités religieuses et les croyants s'attachent souvent à présenter vérités, rites et morale comme immuables et donnés une fois pour toutes. À la rigueur, l'approfondissement de la compréhension que l'on a d'un dogme peut grandir avec le temps mais pas son sens profond (1).

Pourtant le recul que procure l'histoire aide à comprendre que les institutions religieuses entretiennent un rapport complexe aux vérités dont elles se disent dépositaires. Un article de Guillaume Cuchet dans la dernière livraison de la revue "Recherche de Science Religieuse" de la faculté des jésuites parisiens du Centre Sèvres fait un point intéressant sur cette question dans le cadre du catholicisme romain aux 19eme et 20eme siècles :

CUCHET, Guillaume, " 'Thèse' doctrinale et 'hypothèse' pastorale. Essai sur la dialectique historique du catholicisme à l'époque contemporaine", Recherches de Science Religieuse, 2015/4, p. 545-564.

Partant de l'événement récent du synode sur la famille, Guillaume Cuchet relève que l'attention des médias s'est principalement focalisée sur les questions litigieuses de l'homosexualité et des divorcés mariés. Il s'étonne qu'un autre point ait été occulté alors qu'il constituait une source importante de tensions dans les années 1960 : la condamnation de la contraception chimique. Si elle n'a pas disparu de l'enseignement officiel, la norme est aujourd'hui très peu abordée ordinairement dans l'enseignement des prêtres et "très peu respectée en pratique". Il existerait donc des questions sur lesquelles l'attention du clergé et des fidèles varie dans le temps. D'où l'idée de l'historien de constituer la période depuis la fin du 18ème siècle comme "un beau terrain d'observation de la dialectique historique du catholicisme, c'est-à-dire la manière dont il s'adapte, doctrinalement et pastoralement, aux différents enjeux de la modernité" (p. 542).

À une certaine échelle d'analyse, "le rapport catholique à la modernité a été dominée, depuis la fin du 18ème siècle (...) par une forme d'intransigeance", concept que Guillaume Cuchet rattache intellectuellement à René Rémond (1918-2007) et à Émile Poulat (1920-2014). Il souhaite s'écarter de la façon dont les deux auteurs pouvaient penser le changement ou la résistance au changement dans le catholicisme à partir de ce concept. Pour cela, Guillaume Cuchet pose un certain nombre de préalables de méthodes :

- le catholicisme ne peut pas être appréhendé comme un bloc mais comme "un système complexe d'instances articulées qui comporte à la fois des doctrines, des pratiques des dévotions, une vie liturgique, ascétique et mystique, des prédications, une littérature de piété et même un droit spécifique" (p. 544). Le choix du corpus d'étude pour l'historien conditionne donc sa compréhension du changement.

- la chronologie est complexe. Le concile Vatican II peut être tenu comme un moment de "resynchronisation globale" des normes mais de tels moments sont rares selon l'historien dans le catholicisme.

- la modernité elle-même ne peut pas être appréhendée en bloc. L'Église a plus de mal à se positionner face à l'affectivité contemporaine que devant le progrès technique.

Il se réfère plus à la conception d'Étienne Fouilloux d'un catholicisme constituée de plusieurs domaines où différentes "échelles de transaction" se déploient.

Guillaume Cuchet part de la distinction "thèse/hypothèse" utilisée par l'Église elle-même au 19ème siècle pour penser ses transactions avec la modernité. Cette casuistique politique est conceptualisée par les jésuites italiens dans les années 1860. Elle est reprise, par exemple, en France par Mgr Dupanloup commentant l'encyclique Quanta Cura et sa redoutable liste des erreurs modernes : le célèbre Syllabus. Cette façon de présenter les choses distingue la "thèse" : "vérité universelle et permanente" de l'hypothèse : "réalité de la conjoncture, locale et provisoire, dont l'Église était bien obligée de s'accommoder pour éviter un plus grand mal ou en vue d'un bien futur" (p. 546). Si les catholiques doivent condamner les "libertés modernes" ou "principes de 89", car ils mettent sur le même plan tous les cultes et toutes les doctrines, il existerait, malgré tout, des situations dans lesquelles ils peuvent non seulement s'en accommoder mais également les aider et les défendre, dès lors, par exemple, qu'on leur donne une finalité juste.

Systématisant sa réflexion sur la thèse et l'hypothèse, Guillaume Cuchet veut bien plus donner un idéal-type wébérien. Il existe, selon lui, à l'issue de ce processus, commencée par la distinction thèse-hypothèse, un moment de reformulation théorique de la norme problématique. L'historien le conceptualise selon une dialectique en trois temps :

la phase 2 : "l'état critique" : "l'écart entre la thèse et l'hypothèse s'accroît et devient tel que s'instaure de fait une situation nouvelle à l'intérieur de laquelle une première ligne de déviants ou de novateurs commencent à s'interroger sur le bien-fondé de la norme elle-même ou de la manière où elle est présentée" (idem). Les difficultés pastorales et doctrinales débutent.

la phase 3 : le moment de la "refonte de la thèse" : "l'Église refait alors la thèse de sa nouvelle hypothèse en réduisant l'écart apparu lors de la phase précédente, soit totalement, soit partiellement" (idem).

Ce qui est intéressant dans l'article de Guillaume Cuchet, c'est qu'il aide à comprendre pourquoi l'institution ne procède pas plus régulièrement à ce type d'inversion de l'hypothèse et de la thèse : "le cahier des charges de telles opérations est lourd". Il identifie trois types de difficultés : doctrinales, institutionnelles et pastorales. Les indulgences, l'enfer, le monogénisme, les limbes sont des exemples que prend, avec une grande érudition et une finesse d'analyse, l'historien pour montrer les conditions possibles et complexes du changement doctrinal. Sur un plan institutionnel, il importe ainsi que le pape ne contredise pas ouvertement ses prédécesseurs. Un extrait du journal du père Congar au moment où il étudie le projet de déclaration sur la liberté religieuse au moment de Vatican 2 est éloquent : "ce texte est prématuré . Il nettoie entièrement la place de ce qui l'occupait, à savoir de la façon dont on jusqu'ici parlé en cette matière" (cité p. 556). Intéressant quand on sait qu'il fut une des chevilles ouvrières du camp intellectuel du changement. Le dernier critère donné est pastoral avec l'exemple connu des évolutions en matière morale : "faut-il (...) donner satisfaction en matière de moeurs aux revendications que font valoir certains courants des Églises occidentales, où le christianisme est en recul, au risque de s'aliéner des Églises plus jeunes et plus dynamiques, qui n'en demandent pas autant, ou du moins pas encore ?" (idem).

La dernière partie de l'article de Guillaume Cuchet est consacré aux "stratégies d'évitement et de contournement", lorsque l'institution essaie de sortir de la phase 2 "par une porte latérale"

soit en essayant de gérer pastoralement les problèmes (la note des évêques français face Humanae Vitae offrant une "porte de sortie pastorale" en 1968)

soit, enfin, en enterrant le problème.

La métaphore mobilisée (et que l'on avait déjà retrouvé dans d'autres articles de G. Cuchet me semble-t-il) est celle du "caisson noyée" : "il y a ainsi dans la doctrine catholique un certain nombre de vérités anciennes ou de normes désaffectés dont on ne parle plus guère, même si elles n'ont pas disparu des catéchismes et des manuels de théologie, comme si elles étaient devenues incroyables pour les fidèles et impensables pour les pasteurs et les théologiens eux-mêmes" (p. 562). Le risque institutionnel est que, à force de noyer des caissons, le navire finisse par couler...

Bref, Guillaume Cuchet fournit ici un article de qualité qui donne du grain à moudre sur le plan intellectuel ! (2)

(1) un ami me faisait remarquer, sans que je vérifie si c'était fondé, qu'on pouvait faire voir un concomitance chronologique entre l'essor des thèses darwiniennes sur l'évolution et l'ouvrage du cardinal Newman Essai sur le développement de la doctrine chrétienne, première réponse catholique de taille au difficile problème de l'évolution des dogmes en contexte contemporain.

(2) même si, comme au moment du colloque Portier-Béraud sur le catholicisme d'identité, je détecte une forme sourde d'ironie du propos qui, ponctuellement, me met profondément mal à l'aise car les sous-entendus semblent forts et pas assumés. Exemple :

"(il existe dans la phase 2 un moment où) la gestion pastorale du problème est alors plus officieuse qu'officielle, comme celle qui concerne de nos jours les divorcés-remariés et les homosexuels dans certaines paroisses dites "gayfriendly" ou "inclusives" (p. 562). L'emploi des guillemets maintient un effet d'extériorité surprenant des concepts gayfriendly et inclusifs qui ne sont pas définis et sans que de tels lieux, officiellement inexistants et peu documentés dans la littérature scientifique, soient explicitement nommés. Sur ce chapitre propre de l'homosexualité, on reste de surcroît dans la vision du problème comme une catégorie exogène à l'institution catholique alors qu'on voit aujourd'hui de plus en plus qu'elle est une donnée structurante aussi du clergé (cf. l'affaire récente Charamsa) qui ne peut pas gérer que sur le plan pastoral une telle réalité.

Mais tout cela n'entame pas mon profond enthousiasme pour cet article plein de vie et d'intelligence !

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article