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Le blog d'Anthony Favier

Pourquoi l'Église catholique a-t-elle besoin de prêtres hétérosexuels ?

9 Décembre 2016 , Rédigé par Anthony_Favier

Hier est sorti un guide du ministère du Vatican en charge du clergé. À l'usage de ceux qui forment les séminaristes, il égraine une série de prescriptions sur la sélection, la formation et l'accompagnement de ceux qui ont la vocation sacerdotale. Les experts de ce type littérature ont pu saluer la réponse à une attente présente depuis les années 1980 et l'approche plus humaine des situations que le document propose.

Qu'une institution comme l'Église catholique se dote d'un tel guide est louable. Dans la formation de ses cadres et animateurs d'importance que sont les prêtres dans fonctionnement de ses activités, c'est tout à son honneur de vouloir qu'ils soient bien sélectionnés et formés.

C'est un court passage du long texte qui ne manquera pas d'attirer l'attention : les paragraphes 199 à 201. Ils réaffirment - et approfondissent - ce qui avait été décidé en 2005 par la même instance romaine : le refus d'ordonner les novices et les séminaristes homosexuels (même continents).

C'est toujours la même question qui intrigue l'observateur que je suis dans cette situation. Si les prêtres et les séminaristes sont appelés à à continence, au nom d'un engagement moral à la chasteté en dehors du mariage, pourquoi doivent ils être (en puissance) hétérosexuels ? Autrement dit : pourquoi une institution, qui appelle au retrait du commerce sexuel les hommes ordonnés, s'intéresse-t-elle aux inclinaisons de leurs désirs ?

La condamnation révèle la conception catholique négative de l'homosexualité et ses louvoiements. Contrairement à ce que laisse entendre l'opposition, souvent entendue dans un cadre pastoral, entre les personnes et les actes, le raisonnement employé montre que tout homosexuel a foncièrement un problème relationnel et psychologique aux yeux de Rome :

Ces personnes se trouvent en effet dans une situation qui fait gravement obstacle à une juste relation avec des hommes et des femmes.

Paragraphe 199

Comme le texte procède par allusion, il est délicat de savoir quels problèmes relationnels pose précisément l'homosexualité. J'espère que tous les prêtres sont sensibles à ce qu'ils exercent sur les personnes qu'ils accompagnent, qu'ils sont conscients qu'ils sont objets et potentiellement sources de désir et que, à ce titre, il faut veiller à ce que cela n'entrave pas une relation d'ordre spirituel. Quel fardeau supplémentaire, ou bien particulier, peuvent donc avoir les homosexuels ordonnés ?

En fait, on ne sort pas dans les prémisses du raisonnement de l’homosexualité vue comme un désordre essentiel de la personne malgré les formulations pudiques. C'est d'ailleurs la psychologie, du moins une psychologie qui n'explicite pas ses sources, qui porte la charge normative de cette condamnation que les textes religieux ne peuvent plus contenir :

Par contre, au cas où il s’agirait de tendances homosexuelles, qui seraient seulement l’expression d’un problème transitoire, comme, par exemple, celui d’une adolescence pas encore achevée, elles doivent [...] être clairement dépassées.

Paragraphe 200

Si les rédacteurs n'appellent pas à soigner l'homosexualité, ils admettent qu'il s'agit d'un "problème" qui peut être (parfois) "dépassé". On retrouve ici en creux la vulgate catholique de Freud. Le développement psycho sexuel s'énonce en un schéma en marches d'escalier. Il place sur le palier final l'hétérosexualité. L'immaturité affective est posée comme un fait non sourcé assez objectif qui à, lui seul, permet d'écarter les candidats.

Comme je l'avais relevé au moment de précédentes polémiques autour du mariage pour tous ou dans la réception des études de genre, c'est un lexique scientifique qui est instrumentalisé par le catholicisme. Il se présente sous les atours d'une position consensuelle dans le champ des sciences humaines et sociales. Comme le texte s'auto-référence dans une littérature catholique (la note de 2005), il marche au point de vue de l'argumentation en vase clos. Il est circulaire. Peut-on dire qu'il est idéologique plus que scientifique ou évangélique ?  Il n'y a qu'un pas.

C’est d’autant plus choquant que dans le corps du texte, la section « c) personnes ayant des tendances homosexuelles » précède celle consacrée à la « protection des mineurs et accompagnement des victimes » ! Si on est optimiste, on pensera qu'il s'agit d'un hasard du texte et de sa composition. Si on est réaliste, on doit y voir un autre aveu encore plus glaçant : l'homosexualité reste placée sur le même plan que l'abus sexuel sur mineur. Peut-être peut-on y voir un effet de graduation. L'homosexualité est le stade qui précède les crimes sur mineurs.

C'est sûrement, en tout cas, la façon dont l'institution essaie de se prémunir des affaires de pédophilie qui la secouent depuis les années 1990 et dont les révélations successives montrent qu'elle a encore beaucoup à faire pour les juguler.

Lorsque l'on sait que le texte de 2005, qui inspire cette section de la nouvelle ratio fundamentalis, a été en bonne part tiré des travaux et expertises de Tony Anatrella dans les instances vaticanes, et que ce dernier se trouve mis en cause aujourd'hui, même dans la presse catholique, pour ses agissements passés, on appréciera l'ironie cruelle de la situation... Je n'ose imaginer la réaction des personnes qui découvrent ce texte alors qu'elles  disent avoir été instrumentalisées dans leur culpabilité alors qu'elles étaient elles-mêmes au séminaire.

Des personnes plus instruites que moi en sciences psychologiques verront peut être en petit dans cette affaire ce qui se joue en grand avec ce texte : une relation monstrueusement perverse est en train de s'établir entre le catholicisme contemporain, le clergé et l'homosexualité.

La douceur que promet le texte en invitant les séminaristes à se confier à leurs accompagnateurs a pour pendant le caractère irrévocable de la sanction à laquelle ils s'exposent s'ils le font : être renvoyés... Si un séminariste parle, il est sorti. S'il se tait, il n'a qu'à reposer sur lui-même pour avancer en ayant une culpabilité immense.

Or c'est bien cette situation qui conduit aux comportements les plus immatures de double-vie, de vie cachée et d'escalade dans les expériences clandestines. N'est-ce pas ce déni qui expose également les personnes vulnérables à l'appétit de personnes qui ne gèrent pas un désir que l'institution passe son temps à réprouver et fustiger ?

Comme l'avait affirmé en substance Krystof Charamsa, alors qu'il quittait avec fracas l'année dernière, la prêtrise et ses hautes fonctions à Rome, un bon prêtre, sain dans les relations avec les autres, c'est d'abord un prêtre en paix avec lui même. Peut-être que cette position plus moderne, qui met en cohérence la psychologie du désir et le mode de vie, est ingérable aux yeux de l'institution catholique.

Elle l'expose évidemment aux critiques de permissivité des communautés moins avancées dans l'acceptation du mode de vie homosexuel contemporain et aux fureurs des groupes traditionnalistes. Néanmoins, elle aurait peut-être l'avantage d'être plus vivables pour les individus, les prêtres et les séminaristes homosexuels, et de sortir de cette étrange hypocrisie qui pèse sur les communautés. Elles sont d'ailleurs sûrement moins dupes que ce que doit penser l'institution.

Il existe des clercs homosexuels. Impossible de dire combien : ils ne le sont sûrement pas tous, mais ils constituent un groupe loin d'être marginal. Et qui sait  ? Ils apportent peut-être d'immenses services aux communautés pour lesquelles ils s'engagent et constituent une richesse humaine formidable. Leur dissonance vis-à-vis du désir dominant ainsi que leur condition de minoritaires dans la société les placent dans une situation évangélique : celle des marges. L'institution catholique parviendra-t-elle, un jour, à en faire explicitement une force pastorale ?

Ce texte semble indiquer que la route sera longue...

Annexe : les paragraphes 199 à 201

c) personnes ayant des tendances homosexuelles

199. Certaines personnes ayant des tendances homosexuelles désirent entrer au séminaire ou découvrent cette situation au cours de leur formation. En cohérence avec son magistère, « l’Eglise, tout en respectant profondément les personnes concernées, ne peut pas admettre au séminaire et aux Ordres sacrés ceux qui pratiquent l’homosexualité, présentent des tendances homosexuelles profondément enracinées ou soutiennent ce qu’on appelle la culture gay. Ces personnes se trouvent en effet dans une situation qui fait gravement obstacle à une juste relation avec des hommes et des femmes. De plus, il ne faut pas oublier les conséquences négatives qui peuvent découler de l’Ordination présentant des tendances homosexuelles profondément enracinées »*

200. « Par contre, au cas où il s’agirait de tendances homosexuelles, qui seraient seulement l’expression d’un problème transitoire, comme, par exemple, celui d’une adolescence pas encore achevée, elles doivent de toute façon être clairement dépassées au moins trois avant l’Ordination diaconale »**. Par ailleurs, il faut rappeler que, dans une relation de dialogue sincère et de confiance mutuelle, le séminariste est tenu de s’ouvrir aux formateurs — à l’évêque, au recteur, au directeur spirituel et aux autres éducateurs — sur des doutes éventuels ou des difficultés dans ce domaine.

Dans ce contexte, « si un candidat pratique l’homosexualité ou présente des tendances homosexuelles profondément enracinées, son directeur spirituel, comme d’ailleurs son confesseur, ont le devoir de le dissuader, en conscience, d’avancer vers l’Ordination ». Dans tous les cas, « il serait gravement malhonnête qu’un candidat cache son homosexualité pour accéder, malgré tout, à l’Ordination. Un comportement à ce point inauthentique ne correspond pas à l’esprit de vérité, de loyauté et de disponibilité qui doit caractériser la personnalité de celui qui estime être appelé à servir le Christ et son Église dans le ministère sacerdotal. »***

201. En résumé, il faut rappeler, et, en même temps, ne pas cacher aux séminaristes que « le seul désir de devenir prêtre n’est pas suffisant et (qu’il) n’existe pas de droit à recevoir l’Ordination sacrée. Il appartient à l’Église (…) de discerner l’idonéité de celui qui désirer entrer au séminaire, de l’accompagner durant les années de la formation et de l’appeler aux Ordres sacrés, si l’on juge qu’il possède les qualités requises »****.

*Instruction sur les critères de discernement vocationnel au sujet des personnes présentant des tendances homosexuelles en vue de l’admission au séminaire et aux Ordres sacrés, n°2, AAS 97 (2005), 1010.

**Ibid.

***Ibid, n°3, AAS 97 (2005), 1012.

****Ibid., n°3, AAS 97 (2005), 1010.

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Franky 11/12/2016 16:22

Très bel article ! Bravo. (Repris sur http://www.laparoleliberee.fr/medias/presse/ )