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Le blog d'Anthony Favier

Céline Hoyeau face à la "trahison des pères" des nouvelles communautés

11 Avril 2021 , Rédigé par Anthony_Favier Publié dans #Nouvelles communautés, #Céline Hoyeau

Note de lecture

Céline HOYEAU , la Trahison des pèresemprise et abus des fondateurs de communautés nouvelles, Montrouge, Bayard, 2021,  352 p.

Chef adjointe du service religion du journal la Croix, Céline Hoyeau signe chez Bayard un ouvrage qui s'intéresse à la "trahison" des pères. Derrière ce terme, il faut entendre les fondateurs de ces "nouvelles communautés" qui ont fortement influencé le catholicisme français du derniers tiers du 20ème siècle. 

En dépit de sa valeur documentaire certaine et sa sincérité indéniable, l'ouvrage ne risque-t-il pas de nourrir, encore une fois, un récit anti-années 68 et anti-Vatican 2, en imputant des responsabilités indues à des secteurs du catholicisme français qui étaient pourtant complètement étrangers à ces communautés ? 

Les désillusions de la génération Jean Paul II 

Le livre est le récit d'une prise de conscience : celui d'une catholique qui ne cache pas sa socialisation précoce dans l'univers de ces nouvelles communautés avant de découvrir en tant que journaliste ce qu'elle appelle elle-même "l'envers du décor" : 

Lycéenne, je dévore chaque mois les éditoriaux d'Éphraïm dans Feu et lumière, la revue de spiritualité de la communauté des Béatitudes, qu'il a fondée [...] Au Festival des jeunes organisée par le Chemin Neuf à Hautecombe, à l'été 1993, je suis frappée par le témoignage humble et bouleversant de Jean Vanier et je ferai de La Communauté, lieu de pardon et de la fête mon livre de chevet. À l'époque, mes amis proches partent pour les bidonvilles de Roumanie ou d'Amérique latine, fondée par le père Thierry de Courcy, qui les envoie vivre l'amitié gratuite et la compassion auprès des enfants des quartiers les plus pauvres de la planète... [...] Moi, je rêve de suivre Mère Teresa et pars servir dans un hospice de Bénarès pendant deux mois.

La Trahison des pères, p. 7-8

Oui, je suis de la génération Jean-Paul II. Tous ces fondateurs de communautés nouvelles et maîtres spirituels qui se revendiquent de lui sont, à nos yeux, les prophètes de la nouvelle évangélisation en marche. Et leurs disciplines, l'avenir de l'Église. Et pourtant...Devenue journaliste, je tombe de haut, l'envers du décor m'apparaît peu à peu. À Rome d'abord où [...] je découvre amèrement la double vie de certains prêtres. Puis une dizaine plus tard, au service "Religion" du quotidien La Croix, je suis amenée, au fil des mois, à enquêter sur les dérives de ceux qui ont inspiré mes jeunes années.

Idem, p. 9-10

C'est sûrement là l'aspect le plus réussi de l'ouvrage de Céline Hoyeau : un travail de relecture des tristes révélations affectant, depuis trois décennies désormais, de nombreuses organisations catholiques, qui avaient été pourtant citées en exemples pour leur dynamisme particulièrement sous le pontificat de Jean-Paul II. L'auteure affronte sans détour ce qui lui pose des problèmes de conscience et elle se met en recherche d'un sens auprès d'experts de différents champs disciplinaires (historiens, psychologues, théologiens, canonistes). Si on n'est pas obligée de la suivre dans ses conclusions, elle a le mérite de se confronter à une réalité dont la prise de conscience reste parfois encore difficile dans certains secteurs du catholicisme français.

Un ouvrage à valeur documentaire

La Trahison des pères a une autre qualité : rassembler, dans un seul document, de nombreuses informations qui, jusqu'à présent, étaient éclatées dans des articles de presses auxquels il n'est pas toujours facile d'accéder ou sur des sites de victimes pas toujours très bien référencées. Le premier chapitre "la chute des étoiles" (p. 19-52) est ainsi un récit, assez glaçant, mais très informé des dérives qui ont touché plusieurs nouvelles communautés françaises et des liens qu'elles entretiennent entre elles. Dans cet inventaire, on trouvera certains lieux dont elles avaient la charge ou bien de certains de leurs membres fondateurs ou charismatiques :

  • l'Office culturel de Cluny (OCC) d'Olivier Fenoy,
  • le foyer de la charité de Tressaint (Côtes d'Armor) dirigé par André-Marie van der Borght, 
  • Gérard Croissant, alias frère Éphraïm, fondateur de la Communauté des Béatitudes, et son beau-frère Philippe Madre, 
  • Thierry de Roucy, ancien supérieur de l'abbaye d'Ourscamp (Oise) et ses fondation Points-Cœur, les Servantes de la Présence de Dieu et la Fraternité Molokaï, 
  • Marie-Pierre Faye et la Fraternité de Marie, Reine immaculée, 
  • Jacques Marin, Georges et Marie-Josette de la Communauté du Verbe de Vie,
  • Jacky Parmentier et la communauté de la Sainte-Croix, 
  • Pascal et Marie-Annick Pingault de la Communauté du Pain de Vie,
  • Jean-Michel Rousseau de la communauté Fondacio (sous ses différentes dénominations), 
  • Mansour Labaky et son orphelinat de Douvres-la-Délivrande (Calvados), 
  • Jean Vannier et la communauté de l'Arche,
  • Georges Finet et les foyers de la Charité.

Toutes ces organisations et leurs auteurs ont été touchés à un moment ou à un autre par une sanction canonique ou civile ou visé par un rapport d'enquête diligenté suite à des plaintes. La journaliste précise que cette liste, déjà vertigineuse, "pourrait encore s'allonger" (p. 48) notamment avec des investigations (encore en cours) autour de la figure de Pierre-Marie Delfieux, fondateur des Fraternités monastiques de Jérusalem, ou bien au sein de la Famille monastique de Bethléem, au point que Céline Hoyeau peut conclure : "l'Église compte de belles figures mais, finalement, peu de fondateurs parmi les plus connus semblent réchapper à la chute" (p. 14). Au cours de l'ouvrage, d'autres organisations apparaissent, à l'existence plus ou moins brève, souvent démantelées par des évêques inquiets.

Le cœur de l'ouvrage est assurément le chapitre 7 "généalogie d'un abus"  (p. 281-339) qui revient sur les réseaux que forment les agresseurs entre eux. Une version dans la presse était déjà sortie, concomitamment à la parution de l'ouvrage, dans La Croix sous le titre "enquête sur les frères Philippe : des années d'abus en toute impunité" (22 février 2021). Il s'agit d'une proposition d'interprétation des connexions qui se sont établies entre le dominicain Pierre Deheau ("Thomas" en religion), ses deux neveux également dominicains – en religion Thomas Philippe et Marie-Dominique Philippe – et Jean Vannier, Gérard Croissant/frère Éphraïm et Thierry de Roucy. De manière assez convaincante, la journaliste met au jour la méthode commune des agressions : leur justification au cours d'accompagnements spirituels au motif que les directeurs étaient des "'instruments de Dieu" et auraient compris la nature particulière des rapports charnels qu'entretenaient Marie et Jésus... Pour Céline Hoyeau, on peut même parler d'une "gnose", une doctrine cachée à laquelle les maîtres initiaient certains disciples choisis.

Les années Vatican implicitement 2 en procès ?

Dans l'introduction, Céline Hoyeau affirme de ne pas s'être lancée de gaieté de cœur dans cette enquête et se soumettre à une recherche dénuée de parti pris  : 

ce c'est ni mue par un quelconque agenda idéologique, – la revanche des progressistes contre les charismatiques et les 'tradis' –, ni par besoin de régler des comptes ou par désir de vengeance"

La Trahison des pères, p. 14.

Dans une conférence que j'avais faite à Lyon, je m'étais demandé : "la faute à qui ?", en développant l'idée que, en la matière des abus, il fallait bien se garder de schémas trop simplificateurs. Ce qui est tentant quand on manie l'histoire c'est de sauter vite des corrélations aux causalités si ce n'est aux responsabilités. Je présentais schématiquement les deux grands paradigmes d'analyse des crises catholiques des dernières décennies. Le premier initié par le Pape François lui-même dans sa Lettre au Peuple de Dieu est celui du "cléricalisme" : une conception erronée du sacerdoce et de la différence entre baptisés nourrirait un système déséquilibrée permissif à tous les excès. Un second, qui s'origine dans un texte de Benoît XVI, recourt beaucoup plus à une relecture pessimiste des années 1960-1970, une une variante du discours anti-Mai 68 du champ laïc appliqué aux années Vatican 2.

Force est de constater que Céline Hoyeau s'inscrit beaucoup plus dans ce deuxième système explicatif (sans exclure nécessairement la critique du cléricalisme). Implicitement, l'essai tend à blâmer les chrétiens d'ouverture des années post-concile dont la fragilité et le laxisme du catholicisme qu'ils auraient édifié auraient laissé la voie libre aux fondateurs des nouvelles communautés. Ces derniers auraient comme comblé un vide. De même, une forme de crise  de la masculinité qui aurait suivi l'émancipation féminine aurait appelé des nouveaux "pères". Loin de s'inscrire dans une généalogie conservatrice ou réactionnaire, les fondateurs peuvent être présentés comme une juste compensation par rapport aux défaillances passées  : 

Si ces maîtres spirituels ont suscité un attrait si puissant dans les années 1970 et par la suite, c'est manifestement parce qu'ils sont apparus à un certain nombre de catholiques, déstabilisés par les lendemains du Concile, comme les sauveurs d'une Église en crise.

p. 67

L'époque de rupture avec une société patriarcale, l'explosion de tous les repères après Mai 68, ont pu entraîner, en retour, une grande fragilité et un besoin fort de référents. Face à un monde complexe, qui se sécularisait à grande vitesse, et à une Église dans la tourmente, n'était-il pas plus simple de se fier à un "père" qui savait garder le cap, répondre à toutes les questions branché directement sur le Saint Esprit, élu par Dieu pour guider son peuple ?

p. 180

L'histoire comme discipline est même convoquée comme n'ayant pas assez éclairé – si l'on excepte les travaux, anciens anciens maintenant, de Luc Perrin sur les réformes liturgiques dans le diocèse de Paris – les dérives des années 1960 : 

Les historiens ne se sont pas encore suffisamment penchés sur les 'excès' que rapportent douloureusement ces catholiques pour qu'on puisse savoir précisément s'ils étaient aussi généralisés qu'ils le prétendent. Mais tel est bien le ressenti de ces croyants qui vont se laisser séduire par les fondateurs des communautés nouvelles...

p. 71

Que dire alors des travaux, par exemple de l'historien Christian Sorrel, entre autres, sur différents diocèses, analysant concrètement et à base la réception de Vatican 2 – sans roman noir ni idéalisation ? Ici le récit mémoriel des années noires de l'après-concile est assimilé très rapidement pour expliquer l'essor vu comme irrémédiable des nouvelles communautés sans interroger d'autres facteurs : la permanence de forces plus classiques dans le catholicisme français dépassées par le renouveau des années 1960 et leur souci de reconquête ; le programme pastoral cohérent proposé depuis Rome pour limiter les potentialités du concile sous Jean-Paul II ;  l'isolement progressif des courants dissidents, pas tant ceux politisés que ceux demandant une ré-organisation des ministères ordonnés, etc. Par des jeux subtils de glissement, l'argumentation suggère parfois que les secteurs plus ouverts du catholicisme seraient indirectement responsables de l'émergence de mouvements qui les ont pourtant combattus. Les nouvelles communautés ne sont pas que nées des déviances, réelles ou supposées, du Concile mais aussi parce des personnes le souhaitaient, y avaient un intérêt et voulaient maintenir un cadre traditionnel.

Les années 1960 peuvent ainsi servir de cause explicative commode qui permet d'éluder des filiations idéologiques plus anciennes. Alors que l'auteure montre très bien comment la théorie déviante de l'amour d'amitié de la famille Philippe s'inscrit dans le néo-thomisme français, elle n'insiste guère sur ses accents profondément réactionnaires. Ce courant théologique a pourtant été consciemment utilisé d'abord contre les idées "modernistes puis plus tard contre la "nouvelle théologie" représentée par Chenu et Congar et, enfin, après Vatican 2, contre les idées post-conciliaires... De même, les années post-conciliaires, associées à la remise en cause d'une ecclésiologie trop hiérarchique et la réhabilitation d'une Église "peuple de Dieu", deviennent curieusement un moment où "on se tourne aussi avec fascination vers l'Inde et le modèle du gourou" (p. 180). Quitte à chercher des modèles étrangers, pourquoi pas alors et surtout celui du néo-pentecôtisme américain, évoqué pourtant en filigrane, avec ses excès émotionnels et son leadership qui repose sur le charisme auto-proclamé ? Le récit tend à voir dans le défaut d'autorité, notamment hiérarchique, la cause de l'après-concile qui fait tomber le sens de l'autorité :

Le climat post-conciliaire a également joué dans l'indulgence de la hiérarchie. L'Église tourne le dos à la sévérité de la fin de règne de Pie XII.

p. 224

Si la question mérite assurément d'être posée, faut-il alors regretter, d'un point de vue logique, les rigueurs du Saint-Office d'avant concile ? Hans Küng, Leonardo Boff ou autres apprécieront la façon dont le Saint-Siège a traité, dans un esprit peu fraternel et accommodant, leur situation dans les années 1970-1980. L'institution a su sabrer quand c'était possible... Cette façon de présenter les choses en position relativement indulgente avec une hiérarchie, présentée ou comme dépassée ou comme impuissante, tend symétriquement à discréditer certains lanceurs d'alerte des abus des nouvelles communautés, pourtant issus des secteurs plus ouverts du catholicisme français, comme la revue Golias guère épargnée : 

les rares à dénoncer les dérives de l'époque sont la revue Golias [...] mais son ton anticlérical et ses enquêtes parfois à charge braquent des responsables d'Église et discréditent son propos dans une partie de l'opinion publique catholique. Avec, pour effet pervers, de décrédibiliser aux yeux de ceux-ci le message d'alerte des victimes qui n'avaient pas trouvé d'autre caisse de résonance à leur plainte.

p. 216

Par un curieux renversement, les rares acteur médiatiques de l'époque, qui ont été lucides sur ce qu'il se produisait, sont présentés comme responsables du malheur de victimes dont ils auraient démonétisé la parole. Rappelons, sur ce point précis, que Christian Terras, le rédacteur en chef de Golias, a été très isolé et peu soutenu quand il s'est retrouvé assigné en justice pour diffamation en 2008 par les Béatitudes, avec Patrick de Carolis PDG de France 2, suite à un reportage diffusé à la télévision, à un moment où la vérité commençait difficilement à advenir. En 2007, les époux Michelena publient chez Golias un essai sur leur expérience aux Béatitudes qui reçoit très peu d'écho dans la presse religieuse. Est-ce cette même réserve qui pousse Céline Hoyeau à occulter la part également prise dans ces communautés dans les thérapies de conversion dont on commence tout juste à percevoir l'ampleur ?

Les médias plus traditionnels, et parmi lesquels on imagine les confessionnels, sont quant à eux salués pour "le rôle déterminant dans la révélation de ces abus" (p. 346) alors que, dans les années 1990 et 2000, ils ont un rôle encore limité et qu'il faudra bien un jour évaluer plus précisément leur responsabilité (surtout s'ils avaient eu connaissance d'informations qu'ils n'ont pas voulu révéler par peur du scandale). Si ces mêmes médias, reconnaît l'essayiste, ont pu participer au "phénomène de canonisation anticipée", notamment en publiant des "portraits hagiographiques" (idem), ils sont comme dédouanés par Céline Hoyeau par un goût du "people" propre au moment... Encore une fois, un élément exogène  – les pratiques culturelles de l'époque – est employé pour amoindrir des causes qui sont peut-être beaucoup plus endogènes comme la politique généreuse de canonisation de Jean-Paul II des figures de fondateur qui aurait ouvert la voie à de telles adulations. Concernant ce pape, on se réfère,  de manière assez attendue à vrai-dire, à la théorie selon laquelle "ignorant, il était mal conseillé" portée par un évêque émérite (dont on ignore l'identité) : 

On pourrait se demander si, comme pour les Légionnaires du Christ, ce n'était pas le cardinal Sodano, ancien secrétaire d'État du Vatican, ou Mgr Dziwisz, le secrétaire particulier de Jean-Paul II, qui intervenaient pour que les dossiers n'avancent pas. Le cardinal Dzimisz, comme le cardinal Rodé à la congrégation pour les religieux, avaient beaucoup de mal à croire des dénonciations qui s'attaquaient à des personnes semblant défendre le pape et la bonne doctrine".

citation rapportée p. 252

Cette mise en récit, dont on ne reprend ici que quelques éléments, gagnerait donc à être nuancée en intégrant les mémoires qui n'appartiennent pas forcément à la culture religieuse de formation de l'autrice malgré son souci louable de se placer au-dessus de la mêlée.

***

Force est de constater, à la décharge de Céline Hoyeau, que la documentation de type historique fait encore défaut et c'est sûrement elle qui permettra de faire advenir progressivement un récit de qualité sur ces nouvelles communautés en les replaçant dans toutes les complexités de leur temps. Elle pourra ainsi l'associer aux nombreuses données auxquelles son travail journalistique lui a donné accès – et qui pour le coup sont très intéressantes.

Si les notices en ligne d'Étienne Fouilloux sur Thomas Philippe et Marie-Dominique Philippe pour le dictionnaire biographique des frères prêcheurs ont constitué, en 2019, les premiers travaux publics de qualité sur le système mystico-sexuel  "Deheau-Philippe" (de même que le mémoire de master d'Antoine Mourges sur l'origine de l'Arche), on en apprendra encore plus avec les résultats de la commission dominicaine sur les frères Philippe. Cette dernière, composée de Tangi Cavalin, Nathalie Viet-Depaule et Sabine Rousseau, assistée d'un conseil scientifique d'une dizaine d'universitaires, apportera sûrement de nouveaux éléments de compréhension sur les dynamiques ayant conduit à la reproduction des mêmes logiques d'emprise et d'abus et, pourquoi pas, de leur diffusion au sein des nouvelles communautés.

Il n'en reste pas moins que l'ouvrage de Céline Hoyeau,, constitue un document, central en l'état des recherches existantes, sur le phénomène des "nouvelles communautés", et qui n'élude pas des questions qui, trop longtemps, ont été ignorées au sein du catholicisme français.

"On reconnaît l'arbre à ses fruits" ; photographie : Dietmar Rabich, “Dülmen, Leuste, Bäume im Nebel", 2020, Wikicommons, CC BY-SA 4.0.

"On reconnaît l'arbre à ses fruits" ; photographie : Dietmar Rabich, “Dülmen, Leuste, Bäume im Nebel", 2020, Wikicommons, CC BY-SA 4.0.

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I.Maskalane 24/07/2021 09:57

Bonjour,
N'étant pas une chercheuse mais ayant fait partie de deux "communautés nouvelles" et participé à la réflexion les concernant, je partage l'avis de A. Bouhours:
"Il me semble que l'histoire des "communautés nouvelles" ne peut pas être comprise avec le prisme de lecture que vous proposez. Ce qui les a rendu insaisissables, illisibles pour des historiens souvent eux-mêmes engagés (comme vous semblez l'être vous-même) dans la querelle "progressistes" contre "traditionalistes", c'est qu'elles sortaient justement de ce cadre tout en empruntant des éléments à chacun des deux "camps"."

En effet, souvent quand il faut choisir un de deux camps pour les communautés nouvelles, il est commun de les situer dans le camp "traditionaliste", à cause de leur opposition affichée au courant "progressiste". Or si dans leurs mots et expressions, les communautés nouvelles manifestent leur opposition à tout ce qu'est "soixante-huitard", ils ne sont pas pour autant des traditionalistes et souvent partagent des valeurs progressistes, mais de façon déguisée, implicite. Les communautés nouvelles tâchent à supprimer la différence et l'opposition entre la loi et l'institution d'une côté et le l’inspiration et le charisme de l'autre. Par exemple, elles ne vont pas ni produire le cléricalisme tel que connu dans les millieu conservateurs, ni s'y opposer comme la pensée plus progressiste. Ils vont transformer l'idée même du cléricalisme: si on obéit à un prêtre comme une figure d'autorité c'est non plus à cause de son rôle social, mais à cause de son amour pour ses brebis, à cause du charisme qu'il porte, parce que c'est un instrument de Dieu. Cette obéissance devient une histoire d'amour, de confiance, et pas celle de respect d'autorité à cause de la vertu cardinale de justice. "Le père" devient alors l'objet de la même confiance et même amour que Dieu Lui même, Dieu et son instrument étant indissociables. On vit donc de l'amour et seulement de l'amour comme des progressistes, mais dans un cadre tout à fait "tradi".
Les problèmes commencent quand le "père" n'est pas digne de confiance ni d'amour. Comme les deux - respect du rôle social et de la loi et l'amour et confiance pour la personne - ne sont pas dissociés, on se retrouve dans un piège -soit on continue garder confiance et amour (souvent exigé comme un devoir) quitte à manquer à toute justice et moralité, soit on doit quitter la communauté ou l'institution en question, car une simple obéissance "légale", exigée par le rôle social du supérieur n'est pas acceptée par le groupe et est considérée comme un manque de loyauté.
Le système traditionnel ne fusionne pas rôle social et la personne. Quel que soit le niveau de respect d'autorité exigé, souvent jusqu'au l'exagération, cette exigence concerne toujours un respect d'un rôle social, établi par les normes et les lois, et pas un amour et confiance adressée à une personne pour ses qualités personnelles.
Les communautés nouvelles n'ont de "tradi" que la forme (et souvent même pas), mais pas le fond. Au fond il y a une opposition contre tout ce qu'est l'institution, les rôles sociaux, l’hiérarchie: une opposition aussi farouche, sinon plus que celle des "progressistes", seulement on veut détruire ces choses non pas de l’extérieur, mais par l'intérieur, par un soi disant "amour". Les progressistes veulent changer des lois, le cadre institutionnel pour les rendre plus modernes, plus adaptés au siècle. Ils ne veulent pas abolir la loi et l'institution en tant que tels. Les communautés nouvelles ont cherché à les abolir, pas d'une façon affiché ou extérieure, mais de l"intérieur, en faisant fondre la loi dans l'amour et l'institution dans le charisme. Est ce que ce n'est pas une vérité de foi que s'il y avait que de l'amour, il n'y aurait plus besoin de lois? Sauf qu'une communauté où il n'y a que de l'amour n'existe pas.
L'erreur du courant des communautés peut aller bien plus loin et créer plus de dégâts que celui des progressistes ou tradi.

Cordialement,

I. Maskalane

A. Bouhours 16/06/2021 14:16

Monsieur Favier,

je suis doctorant en histoire religieuse contemporaine, mon sujet comporte quelques liens avec celui de l'ouvrage de Céline Hoyeau dont vous rendez compte ici, c'est à ce titre que je permets les quelques remarques qui suivent.

Il me semble que l'histoire des "communautés nouvelles" ne peut pas être comprise avec le prisme de lecture que vous proposez. Ce qui les a rendu insaisissables, illisibles pour des historiens souvent eux-mêmes engagés (comme vous semblez l'être vous-même) dans la querelle "progressistes" contre "traditionalistes", c'est qu'elles sortaient justement de ce cadre tout en empruntant des éléments à chacun des deux "camps".
Le principe d'unité du phénomène reste assez difficile à saisir et le discours tenu par les acteurs de l'époque n'aide pas à y voir plus clair. Par exemple, Jean-Claude Didelot, l'éditeur qui a beaucoup contribué au rayonnement de plusieurs des fondateurs grâce à sa place influente chez Fayard, dénonçait en son temps avec vigueur le "cléricalisme" et la "clérocratie" qui, sous sa plume, correspondait au poids trop grand de structures ecclésiales qu'il présentait comme étant noyautées par les franges politisées du catholicisme.

Par ailleurs, plusieurs des fondateurs dont il est question tenaient double discours : dans certaines circonstances, ils se présentaient comme d'une rigoureuse fidélité aux exigences canoniques, dans d'autres ils jouaient volontiers la carte de la voix prophétique ou "pneumatique" que l'institution ne peut saisir. Traditionnels d'un côté, révoltés et rebelles de l'autre... La manipulation passe aussi par la capacité à gérer son image.
Cela a beaucoup joué dans leur capacité de séduction, y compris dans la frange "progressiste". Voyez le cas de Monique Hébrard, excellent exemple de transition d'un catholicisme "soixanthuitard" à au catholicisme des communautés charismatiques. Son itinéraire est facile à suivre car elle en a abondamment témoigné (voir son "De Mai 68 aux JMJ de 97") mais les cas comme le sien sont nombreux, y compris chez les fondateurs eux-mêmes.

De ce point de vue, il me semble que Céline Hoyeau parvient très bien à rendre compte de la complexité du phénomène.
Pour l'attribution des responsabilités, je vous avoue que j'admire sa prudence et la finesse de son analyse. Je ne vais pas les résumer ici, mais il le faudrait pourtant... car il est tout de même assez peu honnête de ne relever que les passages qui attribueraient la faute aux "progressistes". Je sais bien qu'il est difficile de restituer pleinement le contenu d'un livre dans une note comme celle que vous avez rédigée ici, mais en faire une sorte
Cela pose aussi une question qui me vient de plus en plus souvent en me documentant sur ces sujets : y aura-t-il un jour le procès des personnes qui instrumentalisent les victimes pour faire triompher leur conception de ce que devrait être l’Église, voire leurs convictions antireligieuses ? Je ne vous vise nullement dans cette remarque, mais j'ai d'ores et déjà repéré de telles instrumentalisations (dont le journal Golias, que vous semblez tenir en estime, est loin d'être exempt), et si elles ne sont pas aussi monstrueuses que les crimes initiaux, elles sont pourtant d'une extrême gravité, y compris pour le chemin de relèvement des victimes.

J'ai lu récemment un texte de Michel de Certeau dont il me semble qu'il pourrait utilement nourir votre réflexion. Je me permets de vous le conseiller : "Structures sociales et autorités chrétiennes", paru dans Études en juillet 1969. Le dernier paragraphe, notamment, qui porte sur la schizophrénie des demandes adressées au "supérieur" dans la période qu'il décrit, permet peut-être de comprendre pourquoi ce sont souvent des personnes avec un fort potentiel de perversion qui se sont présentées pour assumer ce rôle. Ce n'est qu'une hypothèse, mais je pense qu'on gagnerait à l'explorer plutôt que d'épuiser ses forces dans un paradigme "progressistes" contre "traditionalistes" largement éculé.

Quant à la lecture théologique de cette histoire, elle reste à accomplir. Il me semble évident que la parole de Jésus en Luc 18 8 mérite une nouvelle exégèse, qui mette en question la possibilité même de la foi après tout cela.

Je vous assure de mes pensées les plus respectueuses,

A. Bouhours