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Le blog d'Anthony Favier

Le christianisme intérieur

9 Juin 2017 , Rédigé par Anthony_Favier Publié dans #Note de lecture

Gérard FOMERAND, Le Christianisme intérieur, une voie nouvelle ?, Namur, Paris : éditions jésuites, Fidélité, "Béthanie", 2016, 221 p.

Le christianisme intérieur

De quel christianisme avons-nous besoin pour aujourd'hui ? Et s'il était "intérieur"? Telle est l'idée que Gérard Fomerand, conférencier spécialisé dans l'histoire des grands courants de spiritualité, défend dans cet ouvrage que j'ai lu avec beaucoup de plaisir.

Après recherches, j'ai découvert qu'il formalise une réflexion née lors d'un colloque qui a eu lieu en 2015 à l'abbaye bénédictine de Notre-Dame de Belloc à l'occasion de la semaine pour l'unité des chrétiens. Ce dernier avait constaté, pour s'en réjouir, le retour massif à l'intériorité malgré toutes les formes de sécularisation observables aujourd'hui dans les différents courants du christianisme.

L'auteur reconnaît également tout ce qu'il doit à la pensée d'Yvon-Robert Théroux (Université de Sherbrooke à Québec) qui est le préfacier de l'ouvrage. Selon cet universitaire, le christianisme intérieur serait actuellement le "plus signifiant pour l'humanité contemporaine" (p. 7).

 

Actes disponibles sur le site de l'Abbaye Notre-Dame de Belloc : http://www.belloceturt.org/medias/files/actes-du-colloque-24-janvier-2015.pdf

Mais, plus largement, c'est d'un courant de la théologie récente et de la spiritualité chrétienne contemporaine que se revendique l'ouvrage. Parmi les auteurs les plus connus cités dans l'ouvrage, on trouvera Maurice Zundel, Thomas Merton, Henry le Saux, Anselm Grün, le mouvement mondial des méditants chrétiens, son fondateur John Main ainsi que son successeur Laurence Freeman. Sur le plan des pratiques, la parenté avec l'expérience de la communauté de Taizé, citée à plusieurs reprises, est aussi évidente.

De l'historicisme davantage qu'une analyse historique

Gérard Fomerand, s'il ne se revendique pas de la méthode de l'histoire, développe une périodisation du christianisme qui constitue le leitmotiv de l'ouvrage. Les différentes Églises chrétiennes seraient aujourd'hui confrontées à une crise qui les place face à une alternative : "soit s'en tenir à des formes et des théologies identitaires et codifiées d'un christianisme peu ou prou institutionnalisé (...) soit redécouvrir les trésors cachés de l'intériorité" (p. 29).

Notre époque mettrait fin à une période qui s'est ouverte au moment où, sous les empereurs Constantin et Théodose (4e siècle de notre ère), la religion chrétienne a lié son destin avec le pouvoir d'un État. Le christianisme, né dans un contexte juif héllénisé, autour de la personne de Jésus se serait alors paré des habits institutionnels de l'empire romain au détriment du son message originel :

 

 

 

Après 2 siècles et demi de persécutions sanglantes, (le christianisme) passa au statut de religion tolérée puis officielle. Il était de plus le double héritier d'Athènes et de Jérusalem. La société romaine était largement imprégnée d’hellénisme qui constitua son environnement primordial (...) Une spiritualité de l'incarnation du divin se transformant en "religion" appuyée sur un système étatisé qui régulait l'espace du social.

p. 93-94

De nos jours, les principales Églises chrétiennes se porteraient mal car elles s'en tiennent à des théologies identitaires et codifiées héritées de cette époque. Par contre, le "christianisme intériorisé, transversal et transconfessionnel" serait en poupe. Sans être nouveau, ce dernier s'enracinerait dans une longue tradition qu'il faudrait reconstituer.

À l'instar des théories qui voient dans le monothéisme chrétien la réponse à la crise morale des institutions et des religions polythéistes de l'Antiquité, Fomerand identifie dans notre époque un moment similaire de recherche active de nouveaux repères spirituels. Il évoque aussi François d'Assise - "nous vivons une époque franciscaine" - qui a su capter les nouveaux besoins religieux de ses contemporains. Dans cette analyse, l'influence des travaux du moine bénédictin Henry Le Saux est très visible : ce dernier identifie la crise actuelle du christianisme comme une sortie des religions nées au Néolithique.

L'apparition d'un christianisme intérieur transconfessionnel qui englobe les Églises historiques sans remettre en cause leur pluralité légitime, mais en dépassant les frontières tracées par une histoire trop humaine, fait partie de ce 21e siècle en recherche de l'essentiel.

p. 48

Nous voilà arrivés à une époque carrefour ou à un passage entre deux temps. Un cycle de 2000 ans de christianisme, avec ses hauts et ses bas, ses grandeurs et ses faiblesses, se termine et nous voilà désormais à l'aube de post-chrétienté aux horizons aussi inconnus que passionnants.

p. 192

Une sortie des grilles d'analyse habituelles

Ce qui m'a touché dans cet ouvrage c'est sûrement le fait qu'il dépasse les clivages d'analyse habituellement mobilisés pour comprendre le christianisme contemporain autant par les observateurs du religieux que par les croyants eux-mêmes.

Nulle grille ici "sécularisation-modernisation" ou bien encore de dyade "identité/ouverture", pour Gérard Fomerand, le christianisme devrait être plutôt analysé à travers la division

  • entre les chrétiens qui mettent la priorité sur la rencontre personnelle avec le Christ et les Écritures dans l'intériorité, quitte à nuancer les critères classiques d'appartenance religieuse,
  • et ceux qui sont surtout sensibles aux héritages confessionnels et accordent la priorité aux indications des institutions pour définir ce qu'est l'orthodoxie et l'orthopraxie.

Cette analyse ne se fait pas sur un mode déploratoire ou critique : ce qui advient dans le religieux contemporain est regardé avec optimisme.

Le christianisme intérieur (...) appartient le plus souvent aux différentes mouvances chrétiennes, instituées ou pas, quelles que soient leurs dénominations. Au-delà des appartenances communautaires ou ecclésiales, il a un centre de vie qui est très simple à nommer : le Christ. C'est en lui et par lui qu'il avance, chute ou trébuche, mais il a toujours présent en lui et surtout son message.

p.53

Si les institutions chrétiennes que sont les Églises n'ont pas su mettre le monde en paix malgré d'incontestables grandeurs c'est sans doute qu'il y avait une autre cible à atteindre, celle de l'homme lui-même, et de privilégier son action, nécessairement faillible, sur le monde temporel. C'est de cette inversion qu'est venu le malaise des Églises historiques confrontées et à leurs pratiques et à leurs sources bibliques et évangéliques, qui sont sensées être leurs bases scripturaires.

p. 81

Un parcours dans les spiritualités chrétiennes

Le Christianisme intérieur propose, dans deux premiers intéressants chapitres, un parcours de type historique dans les occidents chrétiens (chap. 2) et les traditions orientales (chap. 3).

Le christianisme intérieur en Occident

Le christianisme occidental est celui qui a le plus été marqué par le désir d'emprise du religieux sur le social. La disparition de l'Empire romain dans cette partie du continent au 5e siècle  l'a renforcé le pouvoir de l'Église comme institution. Elle s'est retrouvé avec le monopôle de la culture, au sein des monastères d'abord avant que le clergé séculier ne prenne le relai. L'essor de la monarchie pontificale, qui a théorisé progressivement une doctrine du "gouvernement universel" (le pape supérieur aux souverains temporels), ne pouvait qu'aboutir au Grand Schisme en 1054 avec les chrétiens orientaux.

Gérard Fomerand analyse en réalité de manière ambivalente le rapport que l'Occident a construit à la spiritualité. D'un côté, il a creusé le sillon d'une "théologie affirmative", qui cherche à rationaliser au maximum et mettre en cohérence dans la philosophie l'expérience de Dieu. D'un autre, dans le sillage de l'auteur Denis le Pseudo-Aéropagite, il a conservé l'idée que chaque créature a en lui le chemin d'une possible divinisation. D'où l'intérêt que l'auteur porte aux écoles médiévale et moderne de spiritualité : Hildegarde de Bingen, François d'Assise, maître Eckhart, l'ouvrage l'Imitation de notre Seigneur Jésus-Christ...

Du côté de la Réforme, outre le désir d'un retour des origines en se débarrassant de ce qui a été empilé inutilement au fil des ans, l'essayiste retient surtout le réveil d'une "polarité monastique" (p. 108 et suiv.) Il porte ainsi son regard vers les diaconesses de Reuilly ou la Fraternité spirituelle des Veilleurs du pasteur Wilfried Monot.

La modernité rationalisatrice qui s'exprime au 18e siècle tendrait à effacer le christianisme intérieur occidental et aurait renforcé l'emprise des Églises instituées sur le social :

le jansénisme passa par là et, peu à peu, ces foyers de sainteté, sans s'éteindre tout à fait s'estompèrent dans les brumes de l'histoire. L'expérience chrétienne tendait à devenir morale, voire moralisante, surtout avec une Église catholique de plus en plus romaine et de plus en plus préoccupée par la "loi naturelle" et ses interventions constantiniennes dans la sphère politico-sociale.

p. 102

Aujourd'hui, le "décentrement géographique" de l'Église catholique vers l'Afrique, l'Amérique et l'Asie la pousse à plus de modestie dans ses ambitions et à un nécessaire "recentrement spirituel", que porteraient les papes successifs depuis le concile Vatican 2. Dans cet itinéraire, le pape François est mis en bonne place par Gérard Fomerand qui voit en lui celui qui dénonce le "cléricalisme" de l'institution et déplore que l'Église se réduise de plus en plus à une ONG.

Plus déroutant à évaluer pour Fomerand est bien entendu l'actuel essor des Église évangéliques et des différentes expériences communautaires issues du réveil nord américain. Même si elles laissent parfois s'exprimer les mêmes tentations hégémoniques sur le social que les Églises du passé, leur appel constant à un "deuxième engendrement de nature spirituelle" (p. 122) est vu comme une possibilité de reconstruction de l'homme intérieur.

Le christianisme oriental

Si l'empire chrétien survit jusqu'au 15ème siècle à l'Est sous la forme de Byzance, sa disparition pousse les Églises dites "orthodoxes" à  devenir minoritaires dans des constructions politiques dominées souvent par d'autres confessions. Gérard Fomerand y voit une explication de leur intérêt plus maintenu au christianisme de type intérieur : "(leur) destin tragique et singulier a eu pour conséquence d'éloigner la plupart (d'entre elles) de l'action sur le monde contrairement à leurs sœurs occidentales" (p. 124). Ce facteur, combiné à une tenue à l'écart du rationalisme occidental de la modernité philosophique, expliquerait le tropisme plus grand des Église orientales pour l'intériorité.

Le charisme de l'orthodoxie n'a jamais été la conquête temporelle mais le désir de monter une échelle symbolique faisant accéder l'homme à son ciel intérieur.

p. 125

Le christianisme oriental a hérité de cette histoire si spécifique, un côté messianique, eschatologique, ascétique ou monastique, trinitaire, contemplatif pour arriver à cette divinisation où cette absorption en Dieu qui lui est si cher.

p. 125-126

De son parcours dans le christianisme oriental, l'auteur relève évidemment les "pères du désert" dont Antoine l'Égyptien, Grégoire de Nysse, et pour l'époque plus moderne :  Séraphin de Sarov ou  Angelus Silesius.

Les chrétiens sans Églises

Loin d'un catalogue nostalgique des expériences vécues par les grandes figures historiques de la spiritualité, Gérard Fomerand reste également un observateur attentif des évolutions de son temps. La preuve : le chapitre qu'il consacre aux "chrétiens sans Églises qui interpellent les Églises" (chap 4). Loin de juger leur expérience à partir du point de vue des institutions, il propose de l'évaluer positivement et comme porteuse d'une réelle valeur spirituelle.

Leur présence, de nos jours de plus en plus significative, soulève un débat, à dire vrai qui n'est pas nouveau. Faut-il dépasser, ou plutôt réformer, chacune des Églises selon le christianisme intérieur ? (...) Certes, le christianisme, en sa source, est intérieur, mais l'être humain étant incarné, il se situe toujours dans des structures, des espaces délimités. Le problème récurrent (...) est que ces formes ecclésiales ont une inclinaison naturelle à s'hypertrophier (...) Les chrétiens sans Église ont un charisme qui leur est propre : questionner et interpeler les Églises. Sont-ils des précurseurs ? Peut-être, mais ils sont incontestablement ceux qui interrompent un processus bien huilé d'institutionnalisation.

p. 142

L'auteur ne réduit pas la figure du "chrétien sans Église" à l'époque contemporaine : les gnostiques, le coordonnier luthérien Jakob Böhme persécuté par les autorités civiles et religieuses luthériennes de son temps, Nicolas Berdaeiv, Søren Kierkegaard qui s'est séparé de l'Église luthérienne danoise, Simone Weil participeraient de cette veine. Fomerand offre aussi de belles pages sur Karlfried Graf Dürkheim (1896-1988), le fondateur d'un centre laïc de méditation dans la Forêt-Noire ou encore Alejandra Jodorovsky (né en 1929) essayiste non religieux dont les travaux l'ont amené à se rapprocher de la spiritualité chrétienne.

Il se dégage une constante de ces vies apparemment si dissemblables : un dépassement de leur moi biologique, et, de façon plus ou moins forte, de toutes les formes instituées de christianisme tout en vivant des partages de vie intenses avec les plus démunis (...) Le chemin suivi est toujours, de près ou de loin, semblable : aller jusqu'au bout d'eux-mêmes pour basculer, brutalement ou progressivement, dans un puits sans fonds où les extrêmes se touchent et où les contradictions deviennent complémentaires.

p. 156

Transconfessionalité, œcuménisme ou syncrétisme ?

Comment vivre sa foi en dehors des institutions ? D'un point de vue conservateur, ces expériences de christianisme intérieur et transconfessionel relèvent d'une hétérodoxie condamnable que l'on pourrait résumer à un œcuménisme mal compris voire à un syncrétisme dangereux. Gérard Fomerand cherche pourtant à bien distinguer différents types d'expériences spirituelles contemporaines :

Christianisme intérieur / "New Age"

En se décentrant des éléments de sa confession d'origine, le chrétien intérieur retrouve sa propre spiritualité, alors que le New Age fusionne différents éléments que l'on retrouve, par ailleurs significativement, dans la culture marchande ou consumériste (musique de supermarché, jardin d'ambiance) :

Les chrétiens au-delà des Églises sont (...) le plus souvent clairement chrétiens eux mêmes s'ils s'ouvrent à d'autres traditions spirituelles. L'essentiel de leurs sources est chrétienne ou biblique, mais ils restent aconfessionnels. En ce sens, ils ne se situent pas dans la problématique New Age.

p. 162

Christianisme intérieur / Mouvement œcuménique

Si le christianisme intérieur n'est pas un syncrétisme, en quoi se distingue-t-il  donc de l'œcuménisme ? Sur cette question, Fomerand voit chez le chrétien intérieur un refus de se confronter aux Églises instituées : le chrétien intérieur "ne remet pas en cause la légitimité de chaque confession chrétienne" (p. 166).

Le christianisme intérieur, surtout transconfessionnel, franchit sans hésiter les frontières artificielles dressées par les autorités ecclésiales au nom de la liberté du chrétien. Mais il n'en demeure pas moins qu les Églises ont encore à l'heure actuelle une utilité (...) elles ont assuré, malgré leurs défaillances, une transmission de la mémoire documentaire qui, sans elles, aurait peut être disparu (...) elles peuvent également assurer l'impossible équilibre entre le vivre ensemble et la nécessaire solitude.

p. 167-168

Pour autant, l'auteur ne semble pas voir dans le mouvement œcuménique une solution satisfaisante. Prônant "l'hospitalité eucharistique" davantage que l' "inter-communion", Gérard Fomerand pointe les limites des temps œcuméniques qui ne remettent pas vraiment en cause les prétentions totalisantes de chaque confession. Le dialogue œcuménique de type théologique éconduirait de surcroît, toujours selon lui, la logique rationalisante des spécialistes de la religion.

Là réside la contradiction des Églises historiques. Elles souhaitent être le Un, le témoin unique de la vérité évangélique en récusant, consciemment ou inconsciemment, la légitimité de l'autre. Chaque Église vit dans sa sphère, rencontre les autres communions une fois l'an lors de la semaine de l'unité des chrétiens et reste sur son territoire cultuel et dogmatique le reste du temps.

p. 170

Questions en suspens

Si en bien des points l'ouvrage de Gérard Fomerand est riche et stimulant, il n'en reste pas moins que certaines questions auraient pu être éclaircies et certains détails apportés.

Le risque du réductionnisme historique

L'ouvrage est ambitieux par ses objectifs et l'ampleur de la matière qu'il traite : procéder à une lecture du passé et du devenir actuel du christianisme. Comme souvent, ce type de méthode produit un effet intellectuel double.

D'un côté, la démarche globalisante crée un sentiment réjouissant et mobilisateur. Fomerand nous offre un bel essai d'interprétation de la spiritualité chrétienne à une échelle rarement utilisée pour la comprendre. Il y a dans l'ouvrage des échos de méthode de Marcel Gauchet qui essaie d'interpréter de manière très large le mouvement religieux et politique de la modernité. D'un autre côté, ce type de méthode peut pécher par son excès de synthèse et les risques de simplifications, raccourcis et imprécisions qu'elle peut générer. Peut-on, exemple parmi de tant d'autres, faire du jansénisme le fossoyeur de la spiritualité occidentale comme cela est affirmé ? Les spécialistes de chaque époque historique ou de chaque courant intellectuel trouveraient sûrement à redire sur tel ou tel point.

Néanmoins, il est  difficile de séparer l'ouvrage de l'activité propre de son auteur : un conférencier spécialisé dans la présentation des grandes spiritualités chrétiennes davantage qu'un universitaire en bonne et due forme. Cela peut donner par moment au livre un aspect "catalogue" même si on se laisse prendre par ce parcours commenté à travers différents lieux et époques.

L'homme intérieur et le monde

De surcroît, la voie intérieur proposé ici dépasse de manière réjouissante les débats internes du christianisme contemporain qui se disputent souvent le sens à accorder à la confrontation au monde : doit-elle être centrée sur la défense des repères bioéthiques ? ou alors dans l'engagement dans le monde et ses injustices ? La piste proposée ici est plus "spiritualiste" sans être désincarnée des enjeux sociaux. Dans le christianisme intérieur, l'essentiel de l'expérience chrétienne reposerait sur la rencontre spirituelle avec le Christ avant toute forme d'engagement.

Un chapitre néanmoins décevant (chap. 6) est celui qui concerne le rapport au social et au politique à une époque où le christianisme se désinstitutionnalise. Si Fomerand récuse la prétention des Églises à reconstituer des États chrétiens, il n'est guère loquace sur les voies que peuvent emprunter les chrétiens pour s'engager dans la société et tout particulièrement devant les enjeux contemporains (inégalités, péril climatique, etc). Si le royaume "n'est pas de ce monde" (théologie de l'eschatologie), les chrétiens n'en ont-ils pas moins la responsabilité (théologie de la création) ?

Un ouvrage au positionnement complexe

En réalité, quel est le statut de l'ouvrage de Gérard Fomerand ? S'agit-il un d'essai de sociologie, d'histoire, de théologie, de diverses sciences religieuses ? On retrouve assurément dans le christianisme intérieur des analyses qui parleraient aux sociologues. Ce qui est mis en avant et bien identifié ici est, en quelque sorte, une forme religieuse contemporaine bien adaptée à notre époque. Elle repose sur l'autonomie forte des individus et rejoint quelque part la thématique du développement personnel (la méditation). Néanmoins, le point de vue confessant ne permet pas de réduire ce livre à un essai sociologique à cela car il y a dans cet ouvrage une profession de foi réelle et de nature sincère dans le christianisme intérieur.

Est-ce pour autant un ouvrage de théologie ? Pas vraiment. Cette discipline est implicitement critiquée durant tout le livre : elle est vue comme "intellectualiste" dans le mauvais sens du terme. La raison est comme récusée dans la mesure où elle assèche les vérités religieuses. C'est la pente totalisante de la raison occidentale qui aurait, selon G. Fomerand, fourvoyé les Églises occidentales et leur aurait fait perdre leur intuition spirituelle première. Ce qui est mis en avant est davantage une théologie de l'impossibilité à totalement rationaliser et dire l'expérience spirituelle. Pour autant, comme l'ouvrage convoque des outils rationnels et avant tout la mise en ordre chronologique de l'histoire, il n'est pas que l'essai de spiritualité qu'il se propose d'être.

***

Livre historicisant (par son essai de périodisation globale) davantage qu'historique (par sa méthode), l'essai de Fomerand produit en tout cas une thèse qui a le grand mérite d'être à discuter : le christianisme dans notre modernité ne disparaît pas. Là où les spécialistes de sciences sociales parleraient de sécularisation ou d'individualisation des comportements, Fomerand propose une autre voie intéressante d'analyse - ce qui constitue la grande force de ce livre. Le christianisme contemporain se déconfessionalise, se désinstitutionnalise et s'intériorise que les Églises historiquent le veuillent ou non.

 

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