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Le blog d'Anthony Favier

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Le christianisme intérieur

9 Juin 2017 , Rédigé par Anthony_Favier Publié dans #Note de lecture

Gérard FOMERAND, Le Christianisme intérieur, une voie nouvelle ?, Namur, Paris : éditions jésuites, Fidélité, "Béthanie", 2016, 221 p.

Le christianisme intérieur

De quel christianisme avons-nous besoin pour aujourd'hui ? Et s'il était "intérieur"? Telle est l'idée que Gérard Fomerand, conférencier spécialisé dans l'histoire des grands courants de spiritualité, défend dans cet ouvrage que j'ai lu avec beaucoup de plaisir.

Après recherches, j'ai découvert qu'il formalise une réflexion née lors d'un colloque qui a eu lieu en 2015 à l'abbaye bénédictine de Notre-Dame de Belloc à l'occasion de la semaine pour l'unité des chrétiens. Ce dernier avait constaté, pour s'en réjouir, le retour massif à l'intériorité malgré toutes les formes de sécularisation observables aujourd'hui dans les différents courants du christianisme.

L'auteur reconnaît également tout ce qu'il doit à la pensée d'Yvon-Robert Théroux (Université de Sherbrooke à Québec) qui est le préfacier de l'ouvrage. Selon cet universitaire, le christianisme intérieur serait actuellement le "plus signifiant pour l'humanité contemporaine" (p. 7).

 

Actes disponibles sur le site de l'Abbaye Notre-Dame de Belloc : http://www.belloceturt.org/medias/files/actes-du-colloque-24-janvier-2015.pdf

Mais, plus largement, c'est d'un courant de la théologie récente et de la spiritualité chrétienne contemporaine que se revendique l'ouvrage. Parmi les auteurs les plus connus cités dans l'ouvrage, on trouvera Maurice Zundel, Thomas Merton, Henry le Saux, Anselm Grün, le mouvement mondial des méditants chrétiens, son fondateur John Main ainsi que son successeur Laurence Freeman. Sur le plan des pratiques, la parenté avec l'expérience de la communauté de Taizé, citée à plusieurs reprises, est aussi évidente.

De l'historicisme davantage qu'une analyse historique

Gérard Fomerand, s'il ne se revendique pas de la méthode de l'histoire, développe une périodisation du christianisme qui constitue le leitmotiv de l'ouvrage. Les différentes Églises chrétiennes seraient aujourd'hui confrontées à une crise qui les place face à une alternative : "soit s'en tenir à des formes et des théologies identitaires et codifiées d'un christianisme peu ou prou institutionnalisé (...) soit redécouvrir les trésors cachés de l'intériorité" (p. 29).

Notre époque mettrait fin à une période qui s'est ouverte au moment où, sous les empereurs Constantin et Théodose (4e siècle de notre ère), la religion chrétienne a lié son destin avec le pouvoir d'un État. Le christianisme, né dans un contexte juif héllénisé, autour de la personne de Jésus se serait alors paré des habits institutionnels de l'empire romain au détriment du son message originel :

 

 

 

Après 2 siècles et demi de persécutions sanglantes, (le christianisme) passa au statut de religion tolérée puis officielle. Il était de plus le double héritier d'Athènes et de Jérusalem. La société romaine était largement imprégnée d’hellénisme qui constitua son environnement primordial (...) Une spiritualité de l'incarnation du divin se transformant en "religion" appuyée sur un système étatisé qui régulait l'espace du social.

p. 93-94

De nos jours, les principales Églises chrétiennes se porteraient mal car elles s'en tiennent à des théologies identitaires et codifiées héritées de cette époque. Par contre, le "christianisme intériorisé, transversal et transconfessionnel" serait en poupe. Sans être nouveau, ce dernier s'enracinerait dans une longue tradition qu'il faudrait reconstituer.

À l'instar des théories qui voient dans le monothéisme chrétien la réponse à la crise morale des institutions et des religions polythéistes de l'Antiquité, Fomerand identifie dans notre époque un moment similaire de recherche active de nouveaux repères spirituels. Il évoque aussi François d'Assise - "nous vivons une époque franciscaine" - qui a su capter les nouveaux besoins religieux de ses contemporains. Dans cette analyse, l'influence des travaux du moine bénédictin Henry Le Saux est très visible : ce dernier identifie la crise actuelle du christianisme comme une sortie des religions nées au Néolithique.

L'apparition d'un christianisme intérieur transconfessionnel qui englobe les Églises historiques sans remettre en cause leur pluralité légitime, mais en dépassant les frontières tracées par une histoire trop humaine, fait partie de ce 21e siècle en recherche de l'essentiel.

p. 48

Nous voilà arrivés à une époque carrefour ou à un passage entre deux temps. Un cycle de 2000 ans de christianisme, avec ses hauts et ses bas, ses grandeurs et ses faiblesses, se termine et nous voilà désormais à l'aube de post-chrétienté aux horizons aussi inconnus que passionnants.

p. 192

Une sortie des grilles d'analyse habituelles

Ce qui m'a touché dans cet ouvrage c'est sûrement le fait qu'il dépasse les clivages d'analyse habituellement mobilisés pour comprendre le christianisme contemporain autant par les observateurs du religieux que par les croyants eux-mêmes.

Nulle grille ici "sécularisation-modernisation" ou bien encore de dyade "identité/ouverture", pour Gérard Fomerand, le christianisme devrait être plutôt analysé à travers la division

  • entre les chrétiens qui mettent la priorité sur la rencontre personnelle avec le Christ et les Écritures dans l'intériorité, quitte à nuancer les critères classiques d'appartenance religieuse,
  • et ceux qui sont surtout sensibles aux héritages confessionnels et accordent la priorité aux indications des institutions pour définir ce qu'est l'orthodoxie et l'orthopraxie.

Cette analyse ne se fait pas sur un mode déploratoire ou critique : ce qui advient dans le religieux contemporain est regardé avec optimisme.

Le christianisme intérieur (...) appartient le plus souvent aux différentes mouvances chrétiennes, instituées ou pas, quelles que soient leurs dénominations. Au-delà des appartenances communautaires ou ecclésiales, il a un centre de vie qui est très simple à nommer : le Christ. C'est en lui et par lui qu'il avance, chute ou trébuche, mais il a toujours présent en lui et surtout son message.

p.53

Si les institutions chrétiennes que sont les Églises n'ont pas su mettre le monde en paix malgré d'incontestables grandeurs c'est sans doute qu'il y avait une autre cible à atteindre, celle de l'homme lui-même, et de privilégier son action, nécessairement faillible, sur le monde temporel. C'est de cette inversion qu'est venu le malaise des Églises historiques confrontées et à leurs pratiques et à leurs sources bibliques et évangéliques, qui sont sensées être leurs bases scripturaires.

p. 81

Un parcours dans les spiritualités chrétiennes

Le Christianisme intérieur propose, dans deux premiers intéressants chapitres, un parcours de type historique dans les occidents chrétiens (chap. 2) et les traditions orientales (chap. 3).

Le christianisme intérieur en Occident

Le christianisme occidental est celui qui a le plus été marqué par le désir d'emprise du religieux sur le social. La disparition de l'Empire romain dans cette partie du continent au 5e siècle  l'a renforcé le pouvoir de l'Église comme institution. Elle s'est retrouvé avec le monopôle de la culture, au sein des monastères d'abord avant que le clergé séculier ne prenne le relai. L'essor de la monarchie pontificale, qui a théorisé progressivement une doctrine du "gouvernement universel" (le pape supérieur aux souverains temporels), ne pouvait qu'aboutir au Grand Schisme en 1054 avec les chrétiens orientaux.

Gérard Fomerand analyse en réalité de manière ambivalente le rapport que l'Occident a construit à la spiritualité. D'un côté, il a creusé le sillon d'une "théologie affirmative", qui cherche à rationaliser au maximum et mettre en cohérence dans la philosophie l'expérience de Dieu. D'un autre, dans le sillage de l'auteur Denis le Pseudo-Aéropagite, il a conservé l'idée que chaque créature a en lui le chemin d'une possible divinisation. D'où l'intérêt que l'auteur porte aux écoles médiévale et moderne de spiritualité : Hildegarde de Bingen, François d'Assise, maître Eckhart, l'ouvrage l'Imitation de notre Seigneur Jésus-Christ...

Du côté de la Réforme, outre le désir d'un retour des origines en se débarrassant de ce qui a été empilé inutilement au fil des ans, l'essayiste retient surtout le réveil d'une "polarité monastique" (p. 108 et suiv.) Il porte ainsi son regard vers les diaconesses de Reuilly ou la Fraternité spirituelle des Veilleurs du pasteur Wilfried Monot.

La modernité rationalisatrice qui s'exprime au 18e siècle tendrait à effacer le christianisme intérieur occidental et aurait renforcé l'emprise des Églises instituées sur le social :

le jansénisme passa par là et, peu à peu, ces foyers de sainteté, sans s'éteindre tout à fait s'estompèrent dans les brumes de l'histoire. L'expérience chrétienne tendait à devenir morale, voire moralisante, surtout avec une Église catholique de plus en plus romaine et de plus en plus préoccupée par la "loi naturelle" et ses interventions constantiniennes dans la sphère politico-sociale.

p. 102

Aujourd'hui, le "décentrement géographique" de l'Église catholique vers l'Afrique, l'Amérique et l'Asie la pousse à plus de modestie dans ses ambitions et à un nécessaire "recentrement spirituel", que porteraient les papes successifs depuis le concile Vatican 2. Dans cet itinéraire, le pape François est mis en bonne place par Gérard Fomerand qui voit en lui celui qui dénonce le "cléricalisme" de l'institution et déplore que l'Église se réduise de plus en plus à une ONG.

Plus déroutant à évaluer pour Fomerand est bien entendu l'actuel essor des Église évangéliques et des différentes expériences communautaires issues du réveil nord américain. Même si elles laissent parfois s'exprimer les mêmes tentations hégémoniques sur le social que les Églises du passé, leur appel constant à un "deuxième engendrement de nature spirituelle" (p. 122) est vu comme une possibilité de reconstruction de l'homme intérieur.

Le christianisme oriental

Si l'empire chrétien survit jusqu'au 15ème siècle à l'Est sous la forme de Byzance, sa disparition pousse les Églises dites "orthodoxes" à  devenir minoritaires dans des constructions politiques dominées souvent par d'autres confessions. Gérard Fomerand y voit une explication de leur intérêt plus maintenu au christianisme de type intérieur : "(leur) destin tragique et singulier a eu pour conséquence d'éloigner la plupart (d'entre elles) de l'action sur le monde contrairement à leurs sœurs occidentales" (p. 124). Ce facteur, combiné à une tenue à l'écart du rationalisme occidental de la modernité philosophique, expliquerait le tropisme plus grand des Église orientales pour l'intériorité.

Le charisme de l'orthodoxie n'a jamais été la conquête temporelle mais le désir de monter une échelle symbolique faisant accéder l'homme à son ciel intérieur.

p. 125

Le christianisme oriental a hérité de cette histoire si spécifique, un côté messianique, eschatologique, ascétique ou monastique, trinitaire, contemplatif pour arriver à cette divinisation où cette absorption en Dieu qui lui est si cher.

p. 125-126

De son parcours dans le christianisme oriental, l'auteur relève évidemment les "pères du désert" dont Antoine l'Égyptien, Grégoire de Nysse, et pour l'époque plus moderne :  Séraphin de Sarov ou  Angelus Silesius.

Les chrétiens sans Églises

Loin d'un catalogue nostalgique des expériences vécues par les grandes figures historiques de la spiritualité, Gérard Fomerand reste également un observateur attentif des évolutions de son temps. La preuve : le chapitre qu'il consacre aux "chrétiens sans Églises qui interpellent les Églises" (chap 4). Loin de juger leur expérience à partir du point de vue des institutions, il propose de l'évaluer positivement et comme porteuse d'une réelle valeur spirituelle.

Leur présence, de nos jours de plus en plus significative, soulève un débat, à dire vrai qui n'est pas nouveau. Faut-il dépasser, ou plutôt réformer, chacune des Églises selon le christianisme intérieur ? (...) Certes, le christianisme, en sa source, est intérieur, mais l'être humain étant incarné, il se situe toujours dans des structures, des espaces délimités. Le problème récurrent (...) est que ces formes ecclésiales ont une inclinaison naturelle à s'hypertrophier (...) Les chrétiens sans Église ont un charisme qui leur est propre : questionner et interpeler les Églises. Sont-ils des précurseurs ? Peut-être, mais ils sont incontestablement ceux qui interrompent un processus bien huilé d'institutionnalisation.

p. 142

L'auteur ne réduit pas la figure du "chrétien sans Église" à l'époque contemporaine : les gnostiques, le coordonnier luthérien Jakob Böhme persécuté par les autorités civiles et religieuses luthériennes de son temps, Nicolas Berdaeiv, Søren Kierkegaard qui s'est séparé de l'Église luthérienne danoise, Simone Weil participeraient de cette veine. Fomerand offre aussi de belles pages sur Karlfried Graf Dürkheim (1896-1988), le fondateur d'un centre laïc de méditation dans la Forêt-Noire ou encore Alejandra Jodorovsky (né en 1929) essayiste non religieux dont les travaux l'ont amené à se rapprocher de la spiritualité chrétienne.

Il se dégage une constante de ces vies apparemment si dissemblables : un dépassement de leur moi biologique, et, de façon plus ou moins forte, de toutes les formes instituées de christianisme tout en vivant des partages de vie intenses avec les plus démunis (...) Le chemin suivi est toujours, de près ou de loin, semblable : aller jusqu'au bout d'eux-mêmes pour basculer, brutalement ou progressivement, dans un puits sans fonds où les extrêmes se touchent et où les contradictions deviennent complémentaires.

p. 156

Transconfessionalité, œcuménisme ou syncrétisme ?

Comment vivre sa foi en dehors des institutions ? D'un point de vue conservateur, ces expériences de christianisme intérieur et transconfessionel relèvent d'une hétérodoxie condamnable que l'on pourrait résumer à un œcuménisme mal compris voire à un syncrétisme dangereux. Gérard Fomerand cherche pourtant à bien distinguer différents types d'expériences spirituelles contemporaines :

Christianisme intérieur / "New Age"

En se décentrant des éléments de sa confession d'origine, le chrétien intérieur retrouve sa propre spiritualité, alors que le New Age fusionne différents éléments que l'on retrouve, par ailleurs significativement, dans la culture marchande ou consumériste (musique de supermarché, jardin d'ambiance) :

Les chrétiens au-delà des Églises sont (...) le plus souvent clairement chrétiens eux mêmes s'ils s'ouvrent à d'autres traditions spirituelles. L'essentiel de leurs sources est chrétienne ou biblique, mais ils restent aconfessionnels. En ce sens, ils ne se situent pas dans la problématique New Age.

p. 162

Christianisme intérieur / Mouvement œcuménique

Si le christianisme intérieur n'est pas un syncrétisme, en quoi se distingue-t-il  donc de l'œcuménisme ? Sur cette question, Fomerand voit chez le chrétien intérieur un refus de se confronter aux Églises instituées : le chrétien intérieur "ne remet pas en cause la légitimité de chaque confession chrétienne" (p. 166).

Le christianisme intérieur, surtout transconfessionnel, franchit sans hésiter les frontières artificielles dressées par les autorités ecclésiales au nom de la liberté du chrétien. Mais il n'en demeure pas moins qu les Églises ont encore à l'heure actuelle une utilité (...) elles ont assuré, malgré leurs défaillances, une transmission de la mémoire documentaire qui, sans elles, aurait peut être disparu (...) elles peuvent également assurer l'impossible équilibre entre le vivre ensemble et la nécessaire solitude.

p. 167-168

Pour autant, l'auteur ne semble pas voir dans le mouvement œcuménique une solution satisfaisante. Prônant "l'hospitalité eucharistique" davantage que l' "inter-communion", Gérard Fomerand pointe les limites des temps œcuméniques qui ne remettent pas vraiment en cause les prétentions totalisantes de chaque confession. Le dialogue œcuménique de type théologique éconduirait de surcroît, toujours selon lui, la logique rationalisante des spécialistes de la religion.

Là réside la contradiction des Églises historiques. Elles souhaitent être le Un, le témoin unique de la vérité évangélique en récusant, consciemment ou inconsciemment, la légitimité de l'autre. Chaque Église vit dans sa sphère, rencontre les autres communions une fois l'an lors de la semaine de l'unité des chrétiens et reste sur son territoire cultuel et dogmatique le reste du temps.

p. 170

Questions en suspens

Si en bien des points l'ouvrage de Gérard Fomerand est riche et stimulant, il n'en reste pas moins que certaines questions auraient pu être éclaircies et certains détails apportés.

Le risque du réductionnisme historique

L'ouvrage est ambitieux par ses objectifs et l'ampleur de la matière qu'il traite : procéder à une lecture du passé et du devenir actuel du christianisme. Comme souvent, ce type de méthode produit un effet intellectuel double.

D'un côté, la démarche globalisante crée un sentiment réjouissant et mobilisateur. Fomerand nous offre un bel essai d'interprétation de la spiritualité chrétienne à une échelle rarement utilisée pour la comprendre. Il y a dans l'ouvrage des échos de méthode de Marcel Gauchet qui essaie d'interpréter de manière très large le mouvement religieux et politique de la modernité. D'un autre côté, ce type de méthode peut pécher par son excès de synthèse et les risques de simplifications, raccourcis et imprécisions qu'elle peut générer. Peut-on, exemple parmi de tant d'autres, faire du jansénisme le fossoyeur de la spiritualité occidentale comme cela est affirmé ? Les spécialistes de chaque époque historique ou de chaque courant intellectuel trouveraient sûrement à redire sur tel ou tel point.

Néanmoins, il est  difficile de séparer l'ouvrage de l'activité propre de son auteur : un conférencier spécialisé dans la présentation des grandes spiritualités chrétiennes davantage qu'un universitaire en bonne et due forme. Cela peut donner par moment au livre un aspect "catalogue" même si on se laisse prendre par ce parcours commenté à travers différents lieux et époques.

L'homme intérieur et le monde

De surcroît, la voie intérieur proposé ici dépasse de manière réjouissante les débats internes du christianisme contemporain qui se disputent souvent le sens à accorder à la confrontation au monde : doit-elle être centrée sur la défense des repères bioéthiques ? ou alors dans l'engagement dans le monde et ses injustices ? La piste proposée ici est plus "spiritualiste" sans être désincarnée des enjeux sociaux. Dans le christianisme intérieur, l'essentiel de l'expérience chrétienne reposerait sur la rencontre spirituelle avec le Christ avant toute forme d'engagement.

Un chapitre néanmoins décevant (chap. 6) est celui qui concerne le rapport au social et au politique à une époque où le christianisme se désinstitutionnalise. Si Fomerand récuse la prétention des Églises à reconstituer des États chrétiens, il n'est guère loquace sur les voies que peuvent emprunter les chrétiens pour s'engager dans la société et tout particulièrement devant les enjeux contemporains (inégalités, péril climatique, etc). Si le royaume "n'est pas de ce monde" (théologie de l'eschatologie), les chrétiens n'en ont-ils pas moins la responsabilité (théologie de la création) ?

Un ouvrage au positionnement complexe

En réalité, quel est le statut de l'ouvrage de Gérard Fomerand ? S'agit-il un d'essai de sociologie, d'histoire, de théologie, de diverses sciences religieuses ? On retrouve assurément dans le christianisme intérieur des analyses qui parleraient aux sociologues. Ce qui est mis en avant et bien identifié ici est, en quelque sorte, une forme religieuse contemporaine bien adaptée à notre époque. Elle repose sur l'autonomie forte des individus et rejoint quelque part la thématique du développement personnel (la méditation). Néanmoins, le point de vue confessant ne permet pas de réduire ce livre à un essai sociologique à cela car il y a dans cet ouvrage une profession de foi réelle et de nature sincère dans le christianisme intérieur.

Est-ce pour autant un ouvrage de théologie ? Pas vraiment. Cette discipline est implicitement critiquée durant tout le livre : elle est vue comme "intellectualiste" dans le mauvais sens du terme. La raison est comme récusée dans la mesure où elle assèche les vérités religieuses. C'est la pente totalisante de la raison occidentale qui aurait, selon G. Fomerand, fourvoyé les Églises occidentales et leur aurait fait perdre leur intuition spirituelle première. Ce qui est mis en avant est davantage une théologie de l'impossibilité à totalement rationaliser et dire l'expérience spirituelle. Pour autant, comme l'ouvrage convoque des outils rationnels et avant tout la mise en ordre chronologique de l'histoire, il n'est pas que l'essai de spiritualité qu'il se propose d'être.

***

Livre historicisant (par son essai de périodisation globale) davantage qu'historique (par sa méthode), l'essai de Fomerand produit en tout cas une thèse qui a le grand mérite d'être à discuter : le christianisme dans notre modernité ne disparaît pas. Là où les spécialistes de sciences sociales parleraient de sécularisation ou d'individualisation des comportements, Fomerand propose une autre voie intéressante d'analyse - ce qui constitue la grande force de ce livre. Le christianisme contemporain se déconfessionalise, se désinstitutionnalise et s'intériorise que les Églises historiquent le veuillent ou non.

 

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Y a-t-il un moment Macron ?

4 Avril 2017 , Rédigé par Anthony_Favier

Emmanuel Macron (photo de l'Express)

Emmanuel Macron (photo de l'Express)

L'alternative à la droite et à la gauche de gouvernement

En situation de crise, la recherche d'un consensus au centre par l'électorat n'est pas absurde. Surtout lorsque les primaires ont abouti à deux candidats clivants idéologiquement. À droite, Fillon sur un programme très libéral, aux accents thatchériens assumés, et conservateur : la politique familiale de la Manif pour tous. À gauche : le programme de Hamon, très utopique et éloigné de la culture socialiste de gouvernement avec ses projets de sortie assez soudaine du nucléaire et de revenu universel, que même ses concurrents de gauche, Mélenchon le premier, ne demandent pas.

Même si c'est inédit sous la Cinquième République, on ne trouvera peut être pas des candidats des partis de gouvernement traditionnel (socialistes, droite gaulliste) au second tour. Or Macron incarne paradoxalement l'alternance aux partis de gouvernement au centre alors que beaucoup l'attende à l'extrême-droite ou l'extrême-gauche. Le mouvement En marche se présente comme un mouvement citoyen au moment où les organisations traditionnelles sont discréditées et sont associées à de sombres affaires d'enrichissement personnel. Reprenant des accents de la "démocratie participative" de Ségolène Royal, En Marche d'Emmanuel Macron (qui n'a jamais été élu) remet la société civile sur le devant de la scène au moment où la politique institué s'essouffle.

Il le fait toutefois en gardant un code majeur de la Cinquième République : l'adhésion à sa personne comme dépassant les clivages personnelles et représentant une relation directe entre le peuple et un homme. C'est cette hybridité du candidat Macron qui fait sa force. Il associe à la fois des traits traditionnels (le technocrate brillant de la Cinquième République, l'homme accompli dont on voit la mine dans Paris Match chez son coiffeur, le charismatique séducteur) à l'esprit du moment : celui d'un désir d'alternance et de nouvelles têtes.

Le repoussoir des mythologies de la rupture

La pulsion disruptive est à la mode. Elle correspond au goût de l'immédiat et à l'impulsivité de notre temps. À gauche, le "dégagisme" a été théorisé par Mélenchon. Il s'associe à un programme de changement de régime par une assemblée constituante. À droite, le populisme veut sortir de l'Union européenne, de l'euro, de la mondialisation.... Mélenchon joue, avec des variations et sans scories xénophobes ou nationalistes, une partie de la même partition. Ce sont les mêmes variantes d'une seule nostalgie d'une époque où la France était moins inter-dépendante de ses voisins du continent et où l'État pouvait être planificateur et redistributeur.

Jamais l'idée du "passé faisons table rase" n'a été aussi à la mode. Qu'elle s'enracine dans la réaction ou le progressisme, le goût français de la révolution ne faiblit pas. Ceux qui promettent le changement seront ils comptables des choix qu'ils promettent à l'instar des brexiters britanniques ? L'épargne, les exportations, la stabilité budgétaire, beaucoup sentent de manière diffuse que les promesses n'engagent que ceux qui y croient et non ceux qui les formulent. Quand les paramètres vitaux de l'économie seront au rouge, qui sera comptable de choix formulés dans l'excitation du moment ?

Macron c'est la réaction des citoyens qui, par intuition ou par conviction, préfèrent partit de ce qui est plutôt qu'idéaliser des demains qui chantent. Car il est plus dur de réformer par consensus, à partir de ce qui est et dans le rapport de force tel qu'il est aujourd'hui, que de vouloir hypothétiquement renverser la table que ce soit en France ou en Europe. On voit Emmanuel Macron défendre des positions qui ne participent plus vraiment du politiquement correct du moment : la construction européenne, le désir de trouver un modus vivendi avec l'Allemagne et la recherche d'un consensus technique viable.

Mendésisme, rocardisme... et macronisme ?

Au-delà du choix rationnel que représente Macron dans un moment très particulier, il se cherche historiquement une force progressiste non réductible aux forces de gauche traditionnelles et de leurs logiciels hérités. Mendès-France dans les années 1950 ou l'aventure de la "deuxième gauche" des années 1970 et qu'a incarné sans qu'on puisse l'y réduire Rocard en sont la trace.

Les forces de gauche ont beau réduire Macron à l'homme du système et au libéralisme mondialisé, cela me semble plus complexe. D'une part, il n'est pas reconnu comme tel par les libéraux de droite qui voit en lui le successeur du hollandisme et un homme de gauche. D'autre part, il assume une position qui se cherche depuis l'après guerre en France : l'attachement au cadre européen atlantiste, la croyance en la subsidiarité (la négociation par branche), le libéralisme économique contre le corporatisme protecteur des insiders (les projets de la première loi Macron sur les pharmaciens et les notaires) et le refus du social-étatisme jacobin de la gauche historique française.

Je ne vois pas comme un hasard  fait que, au même moment, la CFDT, d'une courte tête certes, devance la CGT dans le secteur privé. Une tendance forte dans la société grandit : celle du goût pour l'autonomie, pour le local et pour l'initiative personnelle plutôt que pour les grosses machineries pour résoudre les problèmes sociaux. La synthèse macroniste va-t-elle fonctionner ? ce serait en tout cas un sacré retournement car ni Mendès-France ni Rocard ne sont parvenus à leurs fins. Macron parviendra-t-il à transformer l'essai ?

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Trois histoires, trois positionnements.

20 Février 2017 , Rédigé par Anthony_Favier

Et si les imaginaires issus de la Seconde Gurerre mondiale continuaient d'inspirer plus ou moins consciemment les positionnements politiques actuels ?

La Grande Bretagne n'a pas connu l'humiliation de la défaite. La Bataille d'Angleterre, l'héroïsme de la Royal Air Force et le stoïcisme des Londoniens aux côtés de la famille royale dessinent une épopée que la culture populaire n'a de cesse de célébrer. Cette dernière a peut-être tendance à minorer le rôle des Russes et des Américains de la Grande Alliance dans la victoire finale contre le nazisme. Le Brexit révèle que le pays compte quelque part toujours sur ses propres forces pour rayonner dans le monde. L'empire rénové dans le Commonwealth et l'anglophonie constituent un horizon plus ou moins assumé d'une économie mondialisée contre les rêves d'une gestion bureaucratisée et étatisée du continent.

Si le "Rule Britannia !" peut servir de récit a des milieux populaires, ne souhaitait il pas plutôt qu'on leur apporte de la sécurité et des emplois ? Le pays ne devrait il pas faire le deuil de son splendide isolement et assumer, dans un monde où les poids lourds économiques et démographiques, ne sont plus européens son arrimage continental ?

L'Allemagne se porte bien depuis qu'elle est réunifiée ou plutôt depuis que la RFA a absorbé la RDA. Sa trajectoire de succès est visible depuis la disparition du nazisme. Le pays s'est salutairement remis en cause. Ayant abandonné tout rêve impérial après la Seconde Guerre mondiale, la branche "démocratie de marché" de la partition d'après Guerre s'est reconstruit sur un idéal de mesure et de volonté. La perfection allemande est, avant tout, celle de ses entreprises et de ses institutions marquées par la cogestion d'une part et la recherche du consensus d'autre part. Sur le plan des valeurs, l'accueil d'un million de réfugiés a montré que c'est l'Allemagne, et plus la France ni le Royaume-Uni, qui joue le rôle de conscience democratique d'un continent en proie au repli et aux populismes. Nulle nostalgie ne la paralyse dans l'innovation et l'Allemagne a su plutôt bien effectuer le tournant vers un capitalisme mondialisé. Sa situation historique l'a même aidée à se concentrer sur ce qui était vraiment important dans un vaste marché mondial : l'éducation, l'innovation et la productivité.

Si l'Allemagne se trouve en bonne posture, comment peut elle tirer vers le haut ses voisins européens autrement qu'en desserrant un étau sur des pays en difficultés dans la zone euro (la Grèce) et en réinvestissant une partie de ses excédents commerciaux dans une relance qui pourrait aider ses voisins ? Sans cela, le pays pourrait réactiver une germanophobie, enracinée dans toute l'Europe sur des représentations historiques bien ancrées, au moment où elles seraient les plus erronés et les plus éloignées de la réalité de ce qu'est devenu le pays.

La France, enfin, associe de la pire des manières les deux traits : la nostalgie et la remise en cause. Pays de la débâcle, de la défaite et de l'occupation, un salutaire effort a été en effet fait pour sortir des discours patriotiques fanfarons. Le succès d'une série comme un Village français en témoigne. Les Francais ont consenti après Guerre à une remise en cause. Elle a signifié la construction européenne qui passait par la réconciliation avec l'Allemagne. En ont-ils pour autant pleinement accepté les conséquences ?

On retrouve, comme au Royaume Uni, une nostalgie pour un passé prestigieux dans un pays où les débats sur le roman national à enseigner au lycée prennent plus de place que les difficultés à prendre sa place dans l'économie mondiale. Le siège de membre permanent au Conseil de sécurité et une armée encore capable de déploiement à l'étranger ont pu, à l'instar, du Royaume Uni maintenir l'apparent confort du monde ancien. La crise économique diffuse depuis les chocs pétroliers et la crise d'un État providence inscrit dans l'ADN national depuis le Conseil de la résistance entraînent pourtant davantage aujourd'hui une paralysie que la recherche d'une alternative viable. Aujourd'hui c'est comme si la population paniquée préférait le saut dans la vide à la recherche consensuelle des réajustements nécessaires Le pays est même prêt à se laisser submerger par une vague populiste. Le FN génère un puissant antilibéralisme qui fait peser des menaces tant sur la démocratie que l'économie de tout le continent.

Le récit européen n'a jamais été assez fort pour dépasser les imaginaires nationaux issus de la Seconde Guerre mondiale. Ils restent présents et tirent France, Allemagne et Royaume-Uni vers des directions contraires alors qu'il n'y a jamais eu tant besoin d'unité. Comment ne pas céder aux sirènes de la désunion alors que l'Europe n'a jamais eu autant la nécessité de travailler ensemble ?

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Pourquoi l'Église catholique a-t-elle besoin de prêtres hétérosexuels ?

9 Décembre 2016 , Rédigé par Anthony_Favier

Hier est sorti un guide du ministère du Vatican en charge du clergé. À l'usage de ceux qui forment les séminaristes, il égraine une série de prescriptions sur la sélection, la formation et l'accompagnement de ceux qui ont la vocation sacerdotale. Les experts de ce type littérature ont pu saluer la réponse à une attente présente depuis les années 1980 et l'approche plus humaine des situations que le document propose.

Qu'une institution comme l'Église catholique se dote d'un tel guide est louable. Dans la formation de ses cadres et animateurs d'importance que sont les prêtres dans fonctionnement de ses activités, c'est tout à son honneur de vouloir qu'ils soient bien sélectionnés et formés.

C'est un court passage du long texte qui ne manquera pas d'attirer l'attention : les paragraphes 199 à 201. Ils réaffirment - et approfondissent - ce qui avait été décidé en 2005 par la même instance romaine : le refus d'ordonner les novices et les séminaristes homosexuels (même continents).

C'est toujours la même question qui intrigue l'observateur que je suis dans cette situation. Si les prêtres et les séminaristes sont appelés à à continence, au nom d'un engagement moral à la chasteté en dehors du mariage, pourquoi doivent ils être (en puissance) hétérosexuels ? Autrement dit : pourquoi une institution, qui appelle au retrait du commerce sexuel les hommes ordonnés, s'intéresse-t-elle aux inclinaisons de leurs désirs ?

La condamnation révèle la conception catholique négative de l'homosexualité et ses louvoiements. Contrairement à ce que laisse entendre l'opposition, souvent entendue dans un cadre pastoral, entre les personnes et les actes, le raisonnement employé montre que tout homosexuel a foncièrement un problème relationnel et psychologique aux yeux de Rome :

Ces personnes se trouvent en effet dans une situation qui fait gravement obstacle à une juste relation avec des hommes et des femmes.

Paragraphe 199

Comme le texte procède par allusion, il est délicat de savoir quels problèmes relationnels pose précisément l'homosexualité. J'espère que tous les prêtres sont sensibles à ce qu'ils exercent sur les personnes qu'ils accompagnent, qu'ils sont conscients qu'ils sont objets et potentiellement sources de désir et que, à ce titre, il faut veiller à ce que cela n'entrave pas une relation d'ordre spirituel. Quel fardeau supplémentaire, ou bien particulier, peuvent donc avoir les homosexuels ordonnés ?

En fait, on ne sort pas dans les prémisses du raisonnement de l’homosexualité vue comme un désordre essentiel de la personne malgré les formulations pudiques. C'est d'ailleurs la psychologie, du moins une psychologie qui n'explicite pas ses sources, qui porte la charge normative de cette condamnation que les textes religieux ne peuvent plus contenir :

Par contre, au cas où il s’agirait de tendances homosexuelles, qui seraient seulement l’expression d’un problème transitoire, comme, par exemple, celui d’une adolescence pas encore achevée, elles doivent [...] être clairement dépassées.

Paragraphe 200

Si les rédacteurs n'appellent pas à soigner l'homosexualité, ils admettent qu'il s'agit d'un "problème" qui peut être (parfois) "dépassé". On retrouve ici en creux la vulgate catholique de Freud. Le développement psycho sexuel s'énonce en un schéma en marches d'escalier. Il place sur le palier final l'hétérosexualité. L'immaturité affective est posée comme un fait non sourcé assez objectif qui à, lui seul, permet d'écarter les candidats.

Comme je l'avais relevé au moment de précédentes polémiques autour du mariage pour tous ou dans la réception des études de genre, c'est un lexique scientifique qui est instrumentalisé par le catholicisme. Il se présente sous les atours d'une position consensuelle dans le champ des sciences humaines et sociales. Comme le texte s'auto-référence dans une littérature catholique (la note de 2005), il marche au point de vue de l'argumentation en vase clos. Il est circulaire. Peut-on dire qu'il est idéologique plus que scientifique ou évangélique ?  Il n'y a qu'un pas.

C’est d’autant plus choquant que dans le corps du texte, la section « c) personnes ayant des tendances homosexuelles » précède celle consacrée à la « protection des mineurs et accompagnement des victimes » ! Si on est optimiste, on pensera qu'il s'agit d'un hasard du texte et de sa composition. Si on est réaliste, on doit y voir un autre aveu encore plus glaçant : l'homosexualité reste placée sur le même plan que l'abus sexuel sur mineur. Peut-être peut-on y voir un effet de graduation. L'homosexualité est le stade qui précède les crimes sur mineurs.

C'est sûrement, en tout cas, la façon dont l'institution essaie de se prémunir des affaires de pédophilie qui la secouent depuis les années 1990 et dont les révélations successives montrent qu'elle a encore beaucoup à faire pour les juguler.

Lorsque l'on sait que le texte de 2005, qui inspire cette section de la nouvelle ratio fundamentalis, a été en bonne part tiré des travaux et expertises de Tony Anatrella dans les instances vaticanes, et que ce dernier se trouve mis en cause aujourd'hui, même dans la presse catholique, pour ses agissements passés, on appréciera l'ironie cruelle de la situation... Je n'ose imaginer la réaction des personnes qui découvrent ce texte alors qu'elles  disent avoir été instrumentalisées dans leur culpabilité alors qu'elles étaient elles-mêmes au séminaire.

Des personnes plus instruites que moi en sciences psychologiques verront peut être en petit dans cette affaire ce qui se joue en grand avec ce texte : une relation monstrueusement perverse est en train de s'établir entre le catholicisme contemporain, le clergé et l'homosexualité.

La douceur que promet le texte en invitant les séminaristes à se confier à leurs accompagnateurs a pour pendant le caractère irrévocable de la sanction à laquelle ils s'exposent s'ils le font : être renvoyés... Si un séminariste parle, il est sorti. S'il se tait, il n'a qu'à reposer sur lui-même pour avancer en ayant une culpabilité immense.

Or c'est bien cette situation qui conduit aux comportements les plus immatures de double-vie, de vie cachée et d'escalade dans les expériences clandestines. N'est-ce pas ce déni qui expose également les personnes vulnérables à l'appétit de personnes qui ne gèrent pas un désir que l'institution passe son temps à réprouver et fustiger ?

Comme l'avait affirmé en substance Krystof Charamsa, alors qu'il quittait avec fracas l'année dernière, la prêtrise et ses hautes fonctions à Rome, un bon prêtre, sain dans les relations avec les autres, c'est d'abord un prêtre en paix avec lui même. Peut-être que cette position plus moderne, qui met en cohérence la psychologie du désir et le mode de vie, est ingérable aux yeux de l'institution catholique.

Elle l'expose évidemment aux critiques de permissivité des communautés moins avancées dans l'acceptation du mode de vie homosexuel contemporain et aux fureurs des groupes traditionnalistes. Néanmoins, elle aurait peut-être l'avantage d'être plus vivables pour les individus, les prêtres et les séminaristes homosexuels, et de sortir de cette étrange hypocrisie qui pèse sur les communautés. Elles sont d'ailleurs sûrement moins dupes que ce que doit penser l'institution.

Il existe des clercs homosexuels. Impossible de dire combien : ils ne le sont sûrement pas tous, mais ils constituent un groupe loin d'être marginal. Et qui sait  ? Ils apportent peut-être d'immenses services aux communautés pour lesquelles ils s'engagent et constituent une richesse humaine formidable. Leur dissonance vis-à-vis du désir dominant ainsi que leur condition de minoritaires dans la société les placent dans une situation évangélique : celle des marges. L'institution catholique parviendra-t-elle, un jour, à en faire explicitement une force pastorale ?

Ce texte semble indiquer que la route sera longue...

Annexe : les paragraphes 199 à 201

c) personnes ayant des tendances homosexuelles

199. Certaines personnes ayant des tendances homosexuelles désirent entrer au séminaire ou découvrent cette situation au cours de leur formation. En cohérence avec son magistère, « l’Eglise, tout en respectant profondément les personnes concernées, ne peut pas admettre au séminaire et aux Ordres sacrés ceux qui pratiquent l’homosexualité, présentent des tendances homosexuelles profondément enracinées ou soutiennent ce qu’on appelle la culture gay. Ces personnes se trouvent en effet dans une situation qui fait gravement obstacle à une juste relation avec des hommes et des femmes. De plus, il ne faut pas oublier les conséquences négatives qui peuvent découler de l’Ordination présentant des tendances homosexuelles profondément enracinées »*

200. « Par contre, au cas où il s’agirait de tendances homosexuelles, qui seraient seulement l’expression d’un problème transitoire, comme, par exemple, celui d’une adolescence pas encore achevée, elles doivent de toute façon être clairement dépassées au moins trois avant l’Ordination diaconale »**. Par ailleurs, il faut rappeler que, dans une relation de dialogue sincère et de confiance mutuelle, le séminariste est tenu de s’ouvrir aux formateurs — à l’évêque, au recteur, au directeur spirituel et aux autres éducateurs — sur des doutes éventuels ou des difficultés dans ce domaine.

Dans ce contexte, « si un candidat pratique l’homosexualité ou présente des tendances homosexuelles profondément enracinées, son directeur spirituel, comme d’ailleurs son confesseur, ont le devoir de le dissuader, en conscience, d’avancer vers l’Ordination ». Dans tous les cas, « il serait gravement malhonnête qu’un candidat cache son homosexualité pour accéder, malgré tout, à l’Ordination. Un comportement à ce point inauthentique ne correspond pas à l’esprit de vérité, de loyauté et de disponibilité qui doit caractériser la personnalité de celui qui estime être appelé à servir le Christ et son Église dans le ministère sacerdotal. »***

201. En résumé, il faut rappeler, et, en même temps, ne pas cacher aux séminaristes que « le seul désir de devenir prêtre n’est pas suffisant et (qu’il) n’existe pas de droit à recevoir l’Ordination sacrée. Il appartient à l’Église (…) de discerner l’idonéité de celui qui désirer entrer au séminaire, de l’accompagner durant les années de la formation et de l’appeler aux Ordres sacrés, si l’on juge qu’il possède les qualités requises »****.

*Instruction sur les critères de discernement vocationnel au sujet des personnes présentant des tendances homosexuelles en vue de l’admission au séminaire et aux Ordres sacrés, n°2, AAS 97 (2005), 1010.

**Ibid.

***Ibid, n°3, AAS 97 (2005), 1012.

****Ibid., n°3, AAS 97 (2005), 1010.

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La laïcité "valeur" vs la laïcité "droit"

16 Août 2016 , Rédigé par Anthony_Favier Publié dans #laïcité, #humeur

En France, la laïcité est autant un corpus politico-juridique qu'une valeur politique. Ce qui est source d'énormément de confusions et d'incompréhensions. Cela entraîne également des polémiques que le système médiatico-politique affectionne particulièrement. Ce qui est en train de devenir l'affaire du "burkini" le révèle encore une fois.

Chiche : si on n'avançait pas masqué dans ce débat ?

La laïcité : un mot valise

La somme importante de lois, de textes réglementaires et de la jurisprudence qui en est issue, ont construit la "laïcité" à la française sur les principes de la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen de 1789. Les deux sont contenus dans la loi de 1905 qui en fait une synthèse pratique : la liberté de conscience et la liberté d'exercice de son culte, d'un côté, la neutralité publique et la séparation des Églises et de l'État, d'un autre. Des affaires de cloches au village, des droits des aumôniers dans les lycées ou les hôpitaux, en passant par les carrés confessionnels dans les cimetières, tout le quotidien qui régit une démocratie sécularisée et pluraliste sur le plan des convictions et des confessions a été progressivement réglementé et jugé. C'est cela historiquement qui a bâti l'édifice concret de ce que l'on nomme nous aujourd'hui "la laïcité".

Pour l'instant, le règlement municipal sur le burkini s'applique et la première juridiction de Nice qui a eu à statuer dessus ne l'a pas annulé. Il n'est pas impossible que des cours supérieures émettent une décision différente (Conseil d'État, voire Cour européenne des droits de l'homme) si des collectifs de citoyens les saisissent. Si la neutralité d'un équipement communal et le maintien de l'ordre public dans notre contexte propre post-attentats peuvent être avancés, le droit à se vêtir librement est aussi un principe important dans une société démocratique. Comme souvent en droit, il faut mettre en balance des principes qui s'opposent.

L'arrêté anti-Burkini au regard de l'histoire

Petit détour par l'histoire : le maire du Kremlin-Bicêtre, en 1900, dans le contexte propre du "combisme", qui n'était autre qu'un anti-cléricalisme de combat offensif et intransigeant, avait interdit le port de soutane dans sa commune... Ce genre d'arrêtés n'avait toutefois pas passé le barrage juridique de la laïcité de 1905, qui est autant une loi de neutralité et de séparation qu'une loi de préservation de la conscience et des libertés. Le maire UMP de Cannes se retrouve aujourd'hui, par un curieux renversement de l'histoire, l'hériter idéologique d'Eugène Thomas, un socialiste de tendance blanquiste !

L'arrêté municipal du Kremlin-Bicêtre interdisant le port de la soutane, 1900.

L'arrêté municipal du Kremlin-Bicêtre interdisant le port de la soutane, 1900.

Autant un fonctionnaire municipal n'a pas le droit de porter de vêtement ou de signe qui engage une confession religieuse dans l'exercice de ses fonctions, autant un citoyen peut marcher à sa guise dans le costume qui lui convient sur le pavé municipal. Les bonnes moeurs, la sécurité ou la sobriété relèvent évidemment d'autres chapitres du droit que celui de la laïcité. Le voile intégral, contrairement au burkini, couvre le visage, ce qui pose d'autres questions auxquelles a voulu répondre la loi de 2014.

La victoire menacée ou menaçante de "la laïcité" ?

Mais, comme cela arrive avec d'autres concepts (la Nation par exemple), la laïcité, défendue initialement par le camp anti-clérical du dernier tiers du 19ème siècle est devenue une valeur au contenu plus universel. La loi de 1905 a eu un aspect pacificateur évident. Elle a mis fin à la guerre, parfois picrolochine, au village entre "blancs" et "rouges". La laïcité a donné des marges de manoeuvres aux catholiques eux-mêmes, qui ne dépendaient plus de manière aussi étroite que dans le Concordat de Napoléon du pouvoir politique. Elle a ainsi convaincu de manière pratique droite et gauche, laïcs et cléricaux. Fin de parcours aujourd'hui - et nouveau péril ? : la laïcité est même adoptée par l'extrême-droite. Greffon mis par les Républicains sur l'arbre de notre Nation, la branche a grandi et est devenue un de ses plus rameaux. Les Constitutions de 1946 et de 1958 l'érigent au pinacle des valeurs de la maison commune : la République est désormais autant "sociale" que "laïque".

Ce faisant, la laïcité est devenue comme la liberté ou l'égalité. Il est rare politiquement d'être contre. Tout au plus, on lui accole un adjectif pour la vouloir, au choix, "positive", "forte", "compréhensive", "nouvelle", "repensée", "ouverte", etc. Le FN, de Marine le Pen et Florian Philippot du moins, et le Parti de Gauche la revendiquent et il serait dur de trouver un député qui soit "en bloc" contre la laïcité. D'une certaine manière, c'est la plus belle victoire des anti-cléricaux, comme les Jacobins avec le Nation au 19ème siècle : ils ont propulsé une idée politique qui a tellement bien marché qu'elle a été récupérée par ceux qui l'avaient initialement combattu, quitte à ce qu'ils la fassent évoluer ou lui confèrent de nouveaux sens...

Le retour des querelles de la laïcité

Le souci c'est ce que, comme le rappelle Jean Baubérot, dans un de ses derniers et excellents essais sur la question, si tout le monde se réfère à la laïcité c'est que peu de monde ne la saisit véritablement de la même façon. Etre conscient qu'il n'y a pas quelque part flottant dans le ciel des idées "une" laïcité permettrait d'avancer :

Il n'existe pas un 'modèle français de laïcité' mais différentes représentations selon les acteurs sociaux. Leur contenu se modifie dans une certaine continuité. Le rapport de force entre partisans change. Il produit la définition socialement légitime de "la" laïcité à un moment donné, celle à laquelle chaque acteur doit se référer, même quand il la critique. Cette définition sociale implicite constitue un enjeu politique et médiatique fort et aboutit à un discours qui prend valeur de certitude."

Jean BAUBÉROT, Les 7 laïcités à la française, Paris : éditions de la maison des Sciences de l'homme, collection "interventions", p. 16.

Les personnalités publiques qui rappellent la dimension juridique et légale de la laïcité, la somme des lois et la jurisprudence que nous avons évoqués, sont souvent aujourd'hui taxées d'inconséquents, de munichois, d'islamo-laxistes, d'islamo-gauchistes, d'irénistes béats, bref de mauvais patriotes dans un contexte troublé nécessitant un ordre aux accents virils et martiaux. Jean-Louis Bianco et l'observatoire de la laïcité, certains chercheurs en sciences sociales, la sénatrice Nathalie Goulet (UDI) encore ce matin sur France Inter (16 août 2016) font les frais d'un simple rappel à la loi et à son esprit. Ils sont désignés quelque part comme de "mauvais laïcs".

Peut-être devraient-ils plus assumer qu'ils défendent la conception historique, car séparatiste et d'acception libérale, de la laïcité ? Car on peut donner raison sur un point aux partisans de l'arrêté anti-burkini : ce qu'une loi a fait, une autre peut la défaire dans un contexte neuf. Ce qu'un tribunal a jugé, un autre, face à une affaire nouvelle, peut faire évoluer la jurisprudence. Par contre dans le débat public, ne serait-ils pas plus franc de prendre des mesures pas au nom de "la" laïcité en soi sans les assumer, mais au nom d'un choix politique qui engage la laïcité, sa conception et son devenir ?

Allons plus en avant : assumez le modèle laïque que vous souhaitez ! À ceux qui invoquent la laïcité, et l'évidence de la laïcité : vous pouvez, à l'aide de Baubérot, ou d'autres, rechercher davantage ce qui vous anime par souci d'honnêteté et de clarification intellectuelle dans le débat public.

Souhaitez-vous la réactivation du combat anti-religieux du 19ème siècle, qui postule de la dimension aliénante de la religion et du nécessaire devoir libérateur de l'État ?

Souhaitez-vous alors faire la revanche du match parlementaire de 1905 où c'est le camp libéral, d'Aristide Briand, qui l'a emporté sur les tendances combistes et anti-religieuses des radicaux-socialistes et des socialistes qui ont abouti à l'arrêté anti-soutane ?

Émile Combes, licence Wikicommons.

Émile Combes, licence Wikicommons.

Aristide Briand, licence Wikicommons.

Aristide Briand, licence Wikicommons.

Souhaitez-vous le retour du bonapartisme qui place, au dessus des groupes religieux, les fonctions régaliennes et cherchent à tout faire pour imposer l'ordre public et une concorde nationale de haute intensité quitte à organiser les religions en interne ? On parle aujourd'hui d'une fondation des oeuvres de l'islam de France présidé par un non musulman issu d'un camp historiquement anti-clérical.

Souhaitez vous l'adoption étatique d'un féminisme émancipateur qui postule que certaines femmes savent ce qui est bon pour les autres, quitte à les faire renoncer à des choix qu'elles peuvent assumer avoir fait librement ?

Si des acteurs publics souhaitent l'une ou l'autre possibilité, qu'ils l'annoncent clairement : ils veulent alors voir adopter un autre système intellectuel que celui qui a abouti à l'adoption de la loi de 1905. On prend des arrêtés anti-burkinis au nom d'une conception anti-religieuse de la laïcité. Et ce n'est pas celle qui a présidé en 1905.

Faire évoluer les lois de la laïcité ?

S'il est souvent sain et d'actualité de combattre les nouveaux "cléricalisme" ou bien les prétentions indues dans la forme ou sur le fond du religieux sur la vie politique, il est extrêmement sage et prudent de le faire dans le cadre du droit tel qu'il s'organise dans l'espace démocratique. Avant de le changer, il faut envisager que ce dernier, s'il peut être à dépoussiérer, est aussi une somme de sagesse et d'expériences accumulées par ceux qui nous ont précédé.

La République est assurément et en permanence testée dans sa capacité à résister par des courants religieux conservateurs qui ont des dessins politiques anti-libéraux. C'est évident. Mais que ceux et celles qui souhaitent défendre la République et sa loi de 1905 le fassent en connaissance et de l'histoire et du droit. S'ils souhaitent la changer, qu'ils le fassent en assumant le mouvement dont ils sont porteurs et les conséquences qu'il entraînera.

Personnellement, et en conscience, je ne souhaite pas que la République s'engage dans la rédaction d'arrêtés municipaux réglementant les tenues vestimentaires au nom de la laïcité.

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Spotlight un film nuancé et pertinent sur la pédophilie dans le catholicisme

3 Février 2016 , Rédigé par Anthony_Favier Publié dans #Film

Intrigué par les réactions de la Twittosphère catholique suite à la critique par Famille chrétienne du film Spotlight, je me suis rendu au cinéma pour me faire ma propre idée.

Sans nul doute, c'est un excellent film. De plus, il est salutaire pour les catholiques.

La version originale de l'article de Famille chrétienne avant que la rédaction ne le change

La version originale de l'article de Famille chrétienne avant que la rédaction ne le change

Le film prend comme intrigue la genèse d'une enquête du Boston Globe au début de l'année 2001 menée par une cellule spéciale d'investigation : Spotlight. Cette dernière a mis en lumière la façon dont avaient été réglées en dehors de procès publics des affaires de pédophilie mettant en cause environ 90 prêtres du diocèse de Boston depuis les années 1960.

L'affaire dont le retentissement aboutit à la démission de l'archevêque du lieu, Bernard Law, révéla surtout comment le diocèse cherchait des accords à l'amiable avec les familles de victimes souvent issues de familles pauvres et fragiles.

Les journalistes percèrent la façon dont des pressions s'exerçaient et les prêtres étaient mutés d'une paroisse à l'autre. Loin d'être une série d'affaires isolées, ils ont révélé que la hiérarchie catholique savait et agissait en toute vraisemblance pour limiter au maximum le scandale public ainsi que pour protéger ses prêtres.

Le film est anti catholique ? Non. Sauf à considérer, comme jadis, que les créations artistiques n'aient d'autre but que de faire l'apologie de l'institution ou que les spectateurs soient incapables de produire leur propre jugement. Qui a assez d'angélisme pour penser qu'une Église qui cherche la sainteté exclut nécessairement de son sein tout péché ? Après tout, c'est même un des thèmes les plus anciens de l'art chrétien que de voir des clercs en enfer car ils ont failli.

Le traitement des personnages humanise même dans ce film le récit. Il nuance la charge évidente de la preuve contre l'institution. L'un des journalistes engagés le plus dans l'enquête (joué par Mark Ruffalo) est d'origine portugaise. Il confie à sa collègue, alors qu'il prend conscience de l'ampleur des crimes, que sa conviction qu'il retournerait à la messe un jour est ébranlée. On le voit au fond d'une église le soir de Noël le regard embué de doutes et de tristesse.

Une autre journaliste fait lire les premières épreuves du dossier à sa grand mère, un personnage secondaire dont on comprend qu'elle est très engagée dans les œuvres de sa paroisse et adule les prêtres. Elle porte le point de vue de ces catholiques qui, avec stupeur, ont dû découvrir les agissements de leur institution.

Un troisième est allé au collège jésuite/hupé de la ville sans avoir été victime d'agissements condamnables de la part de ses professeurs. C'est plutôt sa conscience qui le travaille : le regret de ne pas avoir vu ni compris si ce n'est même agi à temps. Le film est capable de prendre en charge me semble-t-il le point de vue de catholiques de culture au minimum qui ne sont pas dans des dispositions foncièrement anti religieuses.

L'équipe Spotlight.

L'équipe Spotlight.

En plus de l'outrancier parallèle entre homosexualité et pédophilie vite dénoncé et à bon droit dans le milieu LGBT, l'article de Famille chrétienne s'en tient à la théorie si fallacieuse des cas individuels et isolés. Théorie que les catholiques doivent abandonner pour sortir avec humanité de cette situation. Seules des "brebis galeuses" auraient sali une institution. C'est, me semble-t-il, un fâcheux biais de perception.

L'autre biais de perception souvent mobilisé est celui de l'homologie de l'Eglise avec d'autres institutions, l'école par exemple. Défense d'autant plus dure à tenir que la semaine où le film sortait on venait de découvrir les conclusions de l'enquête commandée par le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg à des historiens indépendants sur les actes commis au sein de l'Institut Marini de Montet et que, à Lyon, un prêtre était mis en garde à vue suite à plusieurs plaintes déposées par des scouts qu'il avait accompagnés. À ces deux affaires qui pointent les manquements passés de l'institution à deux endroits différents s'ajoute le départ d'une victime qui travaillait dans la commission d'experts du Vatican justement en charge de ce douloureux dossier. Il démissionne de peur de voir l'Église catholique enterrer le dossier.

Mais fort justement le film Spotlignt, par la voix au téléphone d'une psycholoque spécialisé dans l'accompagnement des prêtres agresseurs, oriente plutôt vers le caractère propre des prédateurs sexuels dans le catholicisme. Cet expert donne le pourcentage de 6% qui, une fois l'enquête réalisée, colle à deux prêtres prêts à ce que reconstituent les journalistes.

Sans savoir à quoi correspondent ces chiffres, c'est en tout cas la première fois, à ma connaissance, qu'un film grand public avance des éléments intéressants en dehors d'une évocation un peu facile et oiseuse du célibat et de la frustration qu'il engendre :

  • le fait que l'institution fonctionne par le secret et nourrit l'impunité,
  • la façon dont les prêtres se tiennent entre eux par un pacte du silence sur leurs mœurs,
  • l'immaturité affective d'hommes socialisés précocement dans des institutions collectives type petit et grand séminaire,
  • l'évocation d'anciennes victimes qui deviennent prédateurs...

Il y a là des pistes fructueuses de réflexion et potentiellement d'action.

L'une des scènes les plus troublantes du film se produit quand une journaliste parvient à dialoguer avec un prêtre incriminé, sur le pas de sa porte, avant que sa sœur ne mette fin à l'entretien. Le vieil homme maladroit avance qu'il n'a jamais "violé" et qu'il sait très bien de quoi il parle ayant été lui-même violé... S'il a a fait des choses, il avance cette étrange défense : "je n'en ai jamais tiré du plaisir pour moi-même". L'aveu est glaçant et laisse particulièrement songeur.

La veille d'aller voir Spotlight je me suis rendu à l'Assemblée générale de l'association FHEDLES qui, depuis plus de 40 ans presque, réfléchit à une nouvelle organisation des ministères afin qu'elle ne cautionne plus le patriarcat. Quand on sait que ce dernier lie la domination des femmes à celle des enfants et que ces derniers constituent des groupes plus vulnérables aux violences sexuelles venant d'hommes, il y a surement aussi du chemin à parcourir pour en déloger certains aspects qui ont pu se déposer dans le sacerdoce au cours des siècles.

Les rumeurs qui annoncent la mise en débat de la question du ministère dans un Synode romain par le pape François, si elles sont justes, marquent peut-être la possibilité d'ouvrir une réflexion de cet ordre. Elle prendrait la suite de la repentance qu'avait solennisé Benoît XVI mais qui n'exempte pas d'un travail de relecture pour comprendre comment l'institution a pu en arriver à de manquements si graves et ... systémiques.

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Partir sur une autre Planète

28 Décembre 2015 , Rédigé par Anthony_Favier Publié dans #Lycée

Interstellar

Interstellar

Souvent les secondes me demandent au lycée, lorsqu'on étudie les enjeux écologiques actuels, si on ne dispose pas des techniques pour migrer sur une autre planète et tout recommencer (position de Stephen Hawkings relayée de différentes façons).

Le raisonnement n'est pas dénué de lucidité en apparence. Tout va déjà si mal et les possibilités d'un développement durable apparaissent tellement compromises qu'on pourrait penser que nous allons irrémédiablement "manger" notre planète. Il en faudra une nouvelle pour repartir à neuf.

J'essaie de répondre tant bien que mal "rationnellement". Si la science fiction qu'ils affectionnent tant nous montre des possibles au regard des développements prévisibles ou espérés des techniques, les conditions économiques, politiques et scientifiques ne sont pas encore réunies pour envisager une telle solution. Et que faire des restants ? Comment déterminera-t-on l'identité des partants ? J'essaie de montrer la difficulté morale à laisser certains ici-bas pendant que d'autres seraient sauvés.

Une fois passé le tumulte souvent sympathique des échanges suscités, je relis souvent cela avec plus de noirceur. Il me semble que nous avons là un symptôme social assez inquiétant.

Comment les adultes ont ils réussi à créer une situation où les adolescents sont convaincus qu'il n'y a pas d'issue ? Pis : que la politique est sans espoir et la gouvernance internationale trop pourrie pour parvenir à un consensus rationnel pour parvenir à trouver un autre système. La COP 21 laisse autant rêveurs que sceptiques. Mais l'adolescence ne semble plus être le continent des utopies humanistes et collectives.

Malgré les discours ambitieux pour remettre la jeunesse, et notamment la populaire, au cœur de la vie sociale, il semble que nous soyons, au fond de nous, résignés à ce que les leviers politiques et économiques soient entre les mains des mêmes, qu'ils aient une condition sociale équivalente ou appartiennent à la même génération, alors même qu'ils se drapent avec le plus d'ostentation des principes universalistes.

Et si on la construisait ici notre autre planète plus vivable ?

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Pink Vador

20 Décembre 2015 , Rédigé par Anthony_Favier Publié dans #Photographie

Trouvé sur le groupe Facebook de D&J

Trouvé sur le groupe Facebook de D&J

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Le changement dans l'Église catholique : une réflexion de Guillaume Cuchet

19 Décembre 2015 , Rédigé par Anthony_Favier Publié dans #Recension

Rien de plus difficile que de penser le changement social. La question est encore plus redoutable pour le chercheur qui étudie le religieux. Comment admettre que des vérités religieuses révélées puissent être soumises aux lois du changement et de l'évolution ? Les autorités religieuses et les croyants s'attachent souvent à présenter vérités, rites et morale comme immuables et donnés une fois pour toutes. À la rigueur, l'approfondissement de la compréhension que l'on a d'un dogme peut grandir avec le temps mais pas son sens profond (1).

Pourtant le recul que procure l'histoire aide à comprendre que les institutions religieuses entretiennent un rapport complexe aux vérités dont elles se disent dépositaires. Un article de Guillaume Cuchet dans la dernière livraison de la revue "Recherche de Science Religieuse" de la faculté des jésuites parisiens du Centre Sèvres fait un point intéressant sur cette question dans le cadre du catholicisme romain aux 19eme et 20eme siècles :

CUCHET, Guillaume, " 'Thèse' doctrinale et 'hypothèse' pastorale. Essai sur la dialectique historique du catholicisme à l'époque contemporaine", Recherches de Science Religieuse, 2015/4, p. 545-564.

Partant de l'événement récent du synode sur la famille, Guillaume Cuchet relève que l'attention des médias s'est principalement focalisée sur les questions litigieuses de l'homosexualité et des divorcés mariés. Il s'étonne qu'un autre point ait été occulté alors qu'il constituait une source importante de tensions dans les années 1960 : la condamnation de la contraception chimique. Si elle n'a pas disparu de l'enseignement officiel, la norme est aujourd'hui très peu abordée ordinairement dans l'enseignement des prêtres et "très peu respectée en pratique". Il existerait donc des questions sur lesquelles l'attention du clergé et des fidèles varie dans le temps. D'où l'idée de l'historien de constituer la période depuis la fin du 18ème siècle comme "un beau terrain d'observation de la dialectique historique du catholicisme, c'est-à-dire la manière dont il s'adapte, doctrinalement et pastoralement, aux différents enjeux de la modernité" (p. 542).

À une certaine échelle d'analyse, "le rapport catholique à la modernité a été dominée, depuis la fin du 18ème siècle (...) par une forme d'intransigeance", concept que Guillaume Cuchet rattache intellectuellement à René Rémond (1918-2007) et à Émile Poulat (1920-2014). Il souhaite s'écarter de la façon dont les deux auteurs pouvaient penser le changement ou la résistance au changement dans le catholicisme à partir de ce concept. Pour cela, Guillaume Cuchet pose un certain nombre de préalables de méthodes :

- le catholicisme ne peut pas être appréhendé comme un bloc mais comme "un système complexe d'instances articulées qui comporte à la fois des doctrines, des pratiques des dévotions, une vie liturgique, ascétique et mystique, des prédications, une littérature de piété et même un droit spécifique" (p. 544). Le choix du corpus d'étude pour l'historien conditionne donc sa compréhension du changement.

- la chronologie est complexe. Le concile Vatican II peut être tenu comme un moment de "resynchronisation globale" des normes mais de tels moments sont rares selon l'historien dans le catholicisme.

- la modernité elle-même ne peut pas être appréhendée en bloc. L'Église a plus de mal à se positionner face à l'affectivité contemporaine que devant le progrès technique.

Il se réfère plus à la conception d'Étienne Fouilloux d'un catholicisme constituée de plusieurs domaines où différentes "échelles de transaction" se déploient.

Guillaume Cuchet part de la distinction "thèse/hypothèse" utilisée par l'Église elle-même au 19ème siècle pour penser ses transactions avec la modernité. Cette casuistique politique est conceptualisée par les jésuites italiens dans les années 1860. Elle est reprise, par exemple, en France par Mgr Dupanloup commentant l'encyclique Quanta Cura et sa redoutable liste des erreurs modernes : le célèbre Syllabus. Cette façon de présenter les choses distingue la "thèse" : "vérité universelle et permanente" de l'hypothèse : "réalité de la conjoncture, locale et provisoire, dont l'Église était bien obligée de s'accommoder pour éviter un plus grand mal ou en vue d'un bien futur" (p. 546). Si les catholiques doivent condamner les "libertés modernes" ou "principes de 89", car ils mettent sur le même plan tous les cultes et toutes les doctrines, il existerait, malgré tout, des situations dans lesquelles ils peuvent non seulement s'en accommoder mais également les aider et les défendre, dès lors, par exemple, qu'on leur donne une finalité juste.

Systématisant sa réflexion sur la thèse et l'hypothèse, Guillaume Cuchet veut bien plus donner un idéal-type wébérien. Il existe, selon lui, à l'issue de ce processus, commencée par la distinction thèse-hypothèse, un moment de reformulation théorique de la norme problématique. L'historien le conceptualise selon une dialectique en trois temps :

la phase 2 : "l'état critique" : "l'écart entre la thèse et l'hypothèse s'accroît et devient tel que s'instaure de fait une situation nouvelle à l'intérieur de laquelle une première ligne de déviants ou de novateurs commencent à s'interroger sur le bien-fondé de la norme elle-même ou de la manière où elle est présentée" (idem). Les difficultés pastorales et doctrinales débutent.

la phase 3 : le moment de la "refonte de la thèse" : "l'Église refait alors la thèse de sa nouvelle hypothèse en réduisant l'écart apparu lors de la phase précédente, soit totalement, soit partiellement" (idem).

Ce qui est intéressant dans l'article de Guillaume Cuchet, c'est qu'il aide à comprendre pourquoi l'institution ne procède pas plus régulièrement à ce type d'inversion de l'hypothèse et de la thèse : "le cahier des charges de telles opérations est lourd". Il identifie trois types de difficultés : doctrinales, institutionnelles et pastorales. Les indulgences, l'enfer, le monogénisme, les limbes sont des exemples que prend, avec une grande érudition et une finesse d'analyse, l'historien pour montrer les conditions possibles et complexes du changement doctrinal. Sur un plan institutionnel, il importe ainsi que le pape ne contredise pas ouvertement ses prédécesseurs. Un extrait du journal du père Congar au moment où il étudie le projet de déclaration sur la liberté religieuse au moment de Vatican 2 est éloquent : "ce texte est prématuré . Il nettoie entièrement la place de ce qui l'occupait, à savoir de la façon dont on jusqu'ici parlé en cette matière" (cité p. 556). Intéressant quand on sait qu'il fut une des chevilles ouvrières du camp intellectuel du changement. Le dernier critère donné est pastoral avec l'exemple connu des évolutions en matière morale : "faut-il (...) donner satisfaction en matière de moeurs aux revendications que font valoir certains courants des Églises occidentales, où le christianisme est en recul, au risque de s'aliéner des Églises plus jeunes et plus dynamiques, qui n'en demandent pas autant, ou du moins pas encore ?" (idem).

La dernière partie de l'article de Guillaume Cuchet est consacré aux "stratégies d'évitement et de contournement", lorsque l'institution essaie de sortir de la phase 2 "par une porte latérale"

soit en essayant de gérer pastoralement les problèmes (la note des évêques français face Humanae Vitae offrant une "porte de sortie pastorale" en 1968)

soit, enfin, en enterrant le problème.

La métaphore mobilisée (et que l'on avait déjà retrouvé dans d'autres articles de G. Cuchet me semble-t-il) est celle du "caisson noyée" : "il y a ainsi dans la doctrine catholique un certain nombre de vérités anciennes ou de normes désaffectés dont on ne parle plus guère, même si elles n'ont pas disparu des catéchismes et des manuels de théologie, comme si elles étaient devenues incroyables pour les fidèles et impensables pour les pasteurs et les théologiens eux-mêmes" (p. 562). Le risque institutionnel est que, à force de noyer des caissons, le navire finisse par couler...

Bref, Guillaume Cuchet fournit ici un article de qualité qui donne du grain à moudre sur le plan intellectuel ! (2)

(1) un ami me faisait remarquer, sans que je vérifie si c'était fondé, qu'on pouvait faire voir un concomitance chronologique entre l'essor des thèses darwiniennes sur l'évolution et l'ouvrage du cardinal Newman Essai sur le développement de la doctrine chrétienne, première réponse catholique de taille au difficile problème de l'évolution des dogmes en contexte contemporain.

(2) même si, comme au moment du colloque Portier-Béraud sur le catholicisme d'identité, je détecte une forme sourde d'ironie du propos qui, ponctuellement, me met profondément mal à l'aise car les sous-entendus semblent forts et pas assumés. Exemple :

"(il existe dans la phase 2 un moment où) la gestion pastorale du problème est alors plus officieuse qu'officielle, comme celle qui concerne de nos jours les divorcés-remariés et les homosexuels dans certaines paroisses dites "gayfriendly" ou "inclusives" (p. 562). L'emploi des guillemets maintient un effet d'extériorité surprenant des concepts gayfriendly et inclusifs qui ne sont pas définis et sans que de tels lieux, officiellement inexistants et peu documentés dans la littérature scientifique, soient explicitement nommés. Sur ce chapitre propre de l'homosexualité, on reste de surcroît dans la vision du problème comme une catégorie exogène à l'institution catholique alors qu'on voit aujourd'hui de plus en plus qu'elle est une donnée structurante aussi du clergé (cf. l'affaire récente Charamsa) qui ne peut pas gérer que sur le plan pastoral une telle réalité.

Mais tout cela n'entame pas mon profond enthousiasme pour cet article plein de vie et d'intelligence !

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