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Le blog d'Anthony Favier

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Genèse et idéologie de Courage

19 Août 2017 , Rédigé par Anthony_Favier Publié dans #Courage

L'arrivée de Courage en France (années 2010)

La documentation disponible en langue française pour aborder la genèse de Courage est malheureusement encore limitée. On peut néanmoins essayer, à partir d'un certains nombres d'éléments, de caractériser le mouvement. On peut assez clairement le situer dans la dynamique contemporaine de l'après mariage pour tous et du catholicisme d'identité français.

L'origine nord-américaine et intégraliste du mouvement

Il existe une notice "Courage international" sur Wikipédia (1) avec ses avantages et ses inconvénients. On ignore qui est à la rédaction de l'article et quelles en sont les éventuelles motivations. Elle permet surtout de comprendre l'origine américaine du mouvement. Les quelques éléments factuels qui y sont donnés permettent surtout de comprendre l'apparition du mouvement dans le contexte catholique des États-Unis des années 1980-1990 :

  • Courage est né en 1980 comme une œuvre du diocèse de New York en direction des personnes homosexuelles soucieuses de vivre selon les indications du catéchisme catholique (l'abstinence = l'absence de rapports sexuels) sur une initiative du cardinal Terence COOKE.
  • son fondateur est un prêtre de la congrégation des oblats de saint François de Sales, John HARVEY qui a reçu l'assistance d'un franciscain : Benedict GROESCHELL.

Aux États-Unis, le mouvement a depuis ses origines une réputation sulfureuse due à ses positions intégralistes (= rien que le dogme catholique). Toujours selon la notice de Wikipédia, le père Harvey considérait l'hommosexualité comme "contre-nature" et qu'on pouvait "soigner l'identité sexuelle". Cela montre la proximité avec les conceptions des Églises évangéliques nord américaines moins inclusives que les confessions protestantes historiques (épiscopaliens par exemple). Dans le paysage catholique américain, Courage est l'opposé du mouvement catholique plus libéral "Dignity USA" qui en a dénoncé publiquement les agissements.

1) Le logo de Courage (États-Unis), https://couragerc.org/ ; 2) John HARVEY, fondateur de Courage, https://abbey-roads.blogspot.fr/2010/12/fr-john-harvey.html1) Le logo de Courage (États-Unis), https://couragerc.org/ ; 2) John HARVEY, fondateur de Courage, https://abbey-roads.blogspot.fr/2010/12/fr-john-harvey.html

1) Le logo de Courage (États-Unis), https://couragerc.org/ ; 2) John HARVEY, fondateur de Courage, https://abbey-roads.blogspot.fr/2010/12/fr-john-harvey.html

D&J, DUEC et... Courage

Courage a été implanté en France en septembre 2010 visiblement sous une première appellation "catho-homo-courage" avant d'adopter le sigle "Courage France" (1). Notons d'emblée que Courage dénote dans l'histoire des mouvements  accompagnant les catholiques homosexuels en France depuis plusieurs décennies.

Jusqu'à présent, l'épiscopat français n'a pas jugé opportun d'organiser nationalement une pastorale officielle à destination des homosexuels. Chaque paroisse, diocèse, ou mouvement gère la situation à sa façon, souvent de manière discrète et sans indication claire sur le contenu de ce qui est proposé. Quand le mouvement de libération homosexuelle s'est organisée dans les années 1970 en Occident, des indications avaient été données par Rome afin de ne surtout pas reconnaître cette identité militante. Une lettre de la Congrégation de la doctrine de la foi de 1986 aux évêques, qui sera reprise dans l'enseignement du Magistère par la suite sans être déjugée, appelle à la plus grande prudence dans l'accompagnement des homosexuels au sein de mouvements (2).

Les dispositifs d'entraide existant devaient être strictement contrôlés par les évêques afin qu'ils ne puissent pas devenir des organes de contestation de la doctrine romaine. Pour ne pas risquer de telle situation, l'épiscopat choisit même de gérer de manière discrétionnaire et localisée les situations : des paroisses, au sein des diocèses, des prêtres au sein du presbytérat, des communautés avancent sans forcément dire ce qu'elles font... Les accommodements sont nombreux et les années 1990, marquées par la crise sanitaire du sida, ne sont pas propices à l'affirmation de courants intégralistes. Fortement touchée par le Sida, la communauté gay ne pouvait pastoralement être encadrée par des mouvements que l'opinion aurait rapidement jugé déplacés et inhumains dans leur message.

Face à la montée croissante de personnes se disant homosexuelles et souhaitant vivre selon cet état de vie, l'Église catholique a dû également apprendre à dialogue avec des mouvements se rattachent plutôt à une conception libérale et incluvise de l'homosexualité, se situant donc en position critique vis-à-vis de Rome (3). Même quand ils sont nés sur une position intégraliste, ils ont évolué vers une posture plus ouverte et libérale. Dans le détail, deux mouvements occupent principalement ce rôle aujourd'hui avec une histoire et un positionnement différents:

  1. David & Jonathan, qui existe depuis 1972 (officieusement) ou 1984 (officiellement) n'est pas un mouvement d'Église avec une reconnaissance canonique. Il s'agit d'une association loi 1901 qui réunit des catholiques comme des protestants. Elle est membre de l'inter-LGBT et, si des contacts avec l'institution catholique existent, il n'y a pas de reconnaissance officielle de la part de évêques. Le mouvement depuis ses origines critique la doctrine morale catholique et demande une forme d'évolution dans le sens de la reconnaissance de l'amour des couples homosexuels jusqu'à l'inclusion de leur sexualité.
  2. Devenir un en Christ (DUEC) est fondé en 1986  dans le diocèse de Melun dans la mouvance charismatique. Il est doté d'aumôniers et dispose d'une reconnaissance officielle de la part des évêques catholiques. Le mouvement est initialement centré sur la doctrine traditionnelle et propose la continence comme la voie à suivre. Néanmoins il a adopté une position plus mesurée au cours des années 1990, notamment durant la crise sanitaire du sida. Aujourd'hui, le mouvement ne prend pas forcément position ouvertement pour une évolution de la doctrine catholique mais son dernier livre montre la plasticité avec laquelle le mouvement est capable de l'appréhender (4)
1) couverture du dernier ouvrage de DUEC ; 2) logo de David & Jonathan, mouvement homosexuel chrétien1) couverture du dernier ouvrage de DUEC ; 2) logo de David & Jonathan, mouvement homosexuel chrétien

1) couverture du dernier ouvrage de DUEC ; 2) logo de David & Jonathan, mouvement homosexuel chrétien

Comment donc comprendre le surgissement soudain d'un nouvel acteur comme Courage sur ce terrain durant l'été 2015 ? D'une certaine manière, le mouvement concrétise, avec trente de retard, le vœu du Vatican exprimé dans une lettre de 1986 :

"aucun programme pastoral authentique ne pourra inclure des organismes dans lesquels s'associent des personnes homosexuelles, sans que soit clairement affirmé le caractère immoral de l'activité homosexuelle. Une approche authentiquement pastorale se rendra de la nécessité pour les personnes homosexuelles d'éviter les occasions prochaines de péché." (2)

Alors que DUEC avait été fondé dans ce sens, son évolution l'avait amené à changer de position. Courage semble, d'une certaine manière, revenir à la lettre de ce document du Vatican de 1986 au moment où il devient justement de plus en plus irrecevable dans l'opinion de la société française.

Difficile, en ce sens, de ne pas rapprocher l'essor du Courage du contexte proprement français de l'après adoption du Mariage pour tous (2013) : il peut être vu comme la rencontre, dans un moment particulier, de différents acteurs partageant un projet idéologique assez homogène qui s'oppose au courant dominant de l'accompagnement des personnes homosexuelles au sein du catholicisme français.

Le positionnement intégraliste de condamnation de l'homosexualité contemporaine avait été tenu au début de la décennie 2010 par Philippe Ariño, un essaysiste mis en avant par la Manif pour tous et différents médias catholiques. Mais ce dernier s'est progressivement marginalisé par la radicalité et l'hermétisme grandissant de ses positions.

Autrement dit, on peut voir en Courage l'aboutissement d'un programme religieux et politique conservateur qui cherche à contenir l'affirmation politique de l'homosexualité et la tolérance grandissante de la société à son égard.

Le rôle central du diocèse de Toulon-Fréjus et de la communauté de l'Emmanuel

Un article paru sur le site catholique Aleteia présentant le mouvement Courage en 2016 permet de comprendre les synergies qui ont conduit à l'arrivée du mouvement en France (5). Deux personnes ont un rôle de "fondateur" :

  1. le prêtre Louis-Marie GUITTON, responsable de la pastorale de la Famille du diocèse de Toulon-Fréjus et directeur de l' "observatoire socio-politique", un think tank catholique connu pour être co-organisateur avec les dominicains de la Province de Toulouse d'une "Université d'été" à la Sainte-Baume près d'Aix-en-Provence. Cet événement a défrayé la chronique lorsqu'il a donné une tribune à Marion MARÉCHAL-LE PEN en août 2015 (6).
  2. Ce prêtre rencontre Mili HAWRAN, une laïque, dans des circonstances peu claires pour l'instant. Le parcours de cette femme reste également difficile à reconstituer. Issue d'une famille juive américaine, elle se convertit au christianisme dans une confession protestante avant de se rapprocher du catholicisme (7). S'engageant auprès des jeunes, elle exprime le désir de s'investir dans le domaine de l'accompagnement des personnes homosexuelles. Elle est mise en lien avec le père Guitton. Ce sont eux deux qui traduisent en français l'ouvrage de John HARVEY en français (paru aux éditions de l'Emmanuel en 2015) (8).
À gauche : Mili Hawran. À droite : Louis-Marie Guitton. Source : Facebook. À gauche : Mili Hawran. À droite : Louis-Marie Guitton. Source : Facebook.

À gauche : Mili Hawran. À droite : Louis-Marie Guitton. Source : Facebook.

Le mouvement s'organise en réalité très tôt avec l'aide de l'évêque de Toulon-Fréjus, Dominique REY (1952, évêque depuis 2000), membre de la Communauté de l'Emmanuel, qui ouvre les portes de son diocèse à Courage. Quelques mois après la première rencontre, la Communauté de l'Emmanuel, offre également une place au mouvement lors de ses sessions d'été de Paray-le-Monial. La première rencontre nationale estivale a donc lieu en 2016

Un lieu : le diocèse de Toulon-Fréjus, et une communauté religieuse : l'Emmanuel, ont donc une importance dans l'importation de Courage en France. Cela n'est pas le fruit du hasard. Toulon-Fréjus est connu comme une enclave conservatrice au sein des diocèses français. Dominique REY est tenu comme l'un des leaders du courant "tradi-charismatique" en France. Ce dernier associe un attachement fort au Magistère de l'Église catholique, un critique de la modernité libérale, notamment en terme de bio-éthique, et une piété d'inspiration néo-pentecôtiste reconnue sous l'expression de "renouveau charismatique" dans le catholicisme. Toulon-Fréjus a une politique généreuse d'ordinations sacerdotales. Son évêque, qui refuse le mouvement de mutualisation généralement à l'œuvre entre diocèses en France dans la formation des prêtres, accueillerait des candidats au sacerdoce recalés dans les autres séminaires. Il est aussi généreux dans l'attribution d'autorisations de communautés nouvelles et d'œuvres missionnaires multiples qui veulent permettre une "nouvelle évangélisation" de la France selon l'appel de Jean-Paul II (1979). Parmi les évêques français, il est celui qui porte le plus ouvertement l'opposition aux lois sociétales : il a affirmé, à plusieurs reprises son soutien à la "Marche pour la vie" et s'est dit ouvertement contre la loi Taubira ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe.

1) Dominique Rey par Claude Truong-Ngoc, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=25539682  2) La Basilique de Paray-le-Monial, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=74426 ; 3) le logo de la communauté de l'Emmanuel, site de l'Emmanuel. 1) Dominique Rey par Claude Truong-Ngoc, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=25539682  2) La Basilique de Paray-le-Monial, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=74426 ; 3) le logo de la communauté de l'Emmanuel, site de l'Emmanuel. 1) Dominique Rey par Claude Truong-Ngoc, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=25539682  2) La Basilique de Paray-le-Monial, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=74426 ; 3) le logo de la communauté de l'Emmanuel, site de l'Emmanuel.

1) Dominique Rey par Claude Truong-Ngoc, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=25539682 2) La Basilique de Paray-le-Monial, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=74426 ; 3) le logo de la communauté de l'Emmanuel, site de l'Emmanuel.

La communauté de l'Emmanuel est l'un des mouvements du Renouveau charismatique français actuellement les plus dynamiques avec ses 10 000 laïcs, prêtres et consacrés et une présence dans une soixantaine de pays. L'Emmanuel a été fondé en 1976 par Pierre GOURSAT et Martine LAFFITTE-CATTA qui ont acclimaté à Paris l'expérience du renouveau catholique américain dans un groupe de prière étudiant. Il a des statuts canoniques depuis 1981 (droit diocésain) et une reconnaissance de droit pontifical depuis 1992. La Communauté a la particularité d'associer différents "états de vie". Des laïcs, en couple ou célibataires, des laïcs "consacrés" et des prêtres s'y engagent. Des formes communes de vie peuvent exister dans certaines villes et une "dîme" est donnée à la communauté. Depuis le milieu des années 1980, la communauté prend en charge l'animation de paroisses et certains sanctuaires : l'Île-Bouchard et Paray-le-Monial. Chaque été, elle anime des "sessions internationales" à destination des familles, des jeunes, des 25-35 ans et différentes catégories d'âge ou de profession (9). Courage propose, depuis l'été 2014, une session à Paray-le-Monial à destination des "personnes homosexuelles" désireuses de vivre selon les indications du Magistère. On peut donc le voir comme l'une des dernières oeuvres proposées durant ce temps de rencontre estivale de la communauté.

Courage dans la dynamique du catholicisme d'identité français

Une remarque : tant le diocèse de Toulon-Fréjus que la communauté de l'Emmanuel participent à la dynamique contemporaine du catholicisme d'identité. Selon une distinction de plus en plus en usage chez les sociologues du religieux contemporain, on peut typologiser les catholiques sur un axe identité-ouverture depuis les années 1970. Le pôle "identitaire" du catholicisme, qui a particulièrement eu le vent en poupe sous les pontificats de Jean-Paul II (1978-2005) et Benoît XVI (2005-2013), a pris le pas ces dernières années sur le catholicisme conciliaire français, culturellement dominant dans les années 1960-1970 (10).

Le catholicisme d'identité est inquiet des progrès de la sécularisation, des développements législatifs en matière de bio-éthique depuis les années 1960 (légalisation de l'IVG, dépénalisation de l'homosexualité, autorisation de la contraception chimique, aide à la procréation artificielle) et recentre son message sur le discours de Rome de la condamnation de la modernité libérale davantage que la lutte contre les inégalités sociales. Au moment de la Manif pour tous, si le mouvement qui a porté la contestation contre la loi Taubira 2 se disait "a-confessionnel" et "apolitique", nombre de commentateurs ont relevé l'importance des réseaux confessionnels au sein des manifestants. Des organes de presse, comme Famille chrétienne, et des communautés, comme celles de l'Emmanuel, ont été les organes de la mobilisation contre l'ouverture du mariage entre personnes de même sexe (11). Sans surprise, on retrouve Famille chrétienne comme organe de promotion de Courage en France (12).

Courage se situe donc au sein du monde catholique français d'identité. Il en a d'ailleurs plusieurs traits : un discours résolument romain qui prend comme un référentiel non critiquable ce qui est écrit dans le catéchisme de l'Église catholique, une modernité des moyens mis à œuvre (communication, réseaux sociaux) ainsi qu'une critique en règle de la société française laïcisée.

***

S'il a donc des accents de la mouvance "pro-vie" internationale, et notamment américaine, Courage s'insère en effet dans une dynamique proprement française : celle de la montée en puissance d'un courant militant conservateur, capable de se mobiliser et de mobiliser grâce à un réseau culturellement puissant et socialement bien organisé. On peut, en ce sens, le voir comme la pointe d'un mouvement plus général portant un projet politique et religieux de nature intégraliste. À ce titre, il mérite d'être mis sous observation car il ne reflète pas un "phénomène marginal et isolé". Courage illustre des dynamiques plus profondes qui peuvent, et doivent, inquiéter le camp libéral et progressiste.

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(1) "Courage international", notice en ligne sur l'encyclopédie Wikipédia, adresse URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Courage_international (page consultée le 19 août 2017).

(2) Sur ce qui suit : Hélène BUISSON-FENET, Un Sexe problématique, l'Église et l'homosexualité en France (1971-2001),  Paris : Presses universitaires de France, 2004.

(3)  Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Lettre aux évêques de l'Église catholique sur la pastorale à l'égard des personnes homosexuelles, 1er octobre 1986, adresse URL : http://www.vatican.va/roman_curia/congregations/cfaith/documents/rc_con_cfaith_doc_19861001_homosexual-persons_fr.html (page consultée le 21 août 2017).

(4) Foi, homosexualité, Église, réflexions pastorales et témoignages de l'association Devenir un en Christ, Paris : Bayard, 2016.

(5) "Marion Maréchal le Pen et Mrg Rey sèment le trouble chez les catholiques", Le Monde des religions, 1er septembre 2015, adresse URL : http://www.lemondedesreligions.fr/une/marion-marechal-le-pen-et-mgr-rey-sement-le-trouble-chez-les-catholiques-01-09-2015-4957_115.php (page consultée le 20 août 2017)

(6) "Espère et prends courage", adresse URL : https://fr.aleteia.org/2016/05/25/espere-et-prends-courage/ (page consultée le 19 août 2017).

(7) HAWRAN, Mili, Tu m'as séduite, Seigneur : récit d'un cheminement du judaïsme au christianisme, Paris : presses de la Renaissance, 2007, 295 p.

(8) "Louis-Marie Guitton", Notice autorité du catalogue de la Bibliothèque nationale de France, adresse URL : http://data.bnf.fr/ark:/12148/cb17008597n (page consultée le 19 août 2017).

(9) "Communauté de l'Emmanuel", notice en ligne sur l'encyclopédie Wikipédia, adresse URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Communauté_de_l'Emmanuel (page consultée le 19 août 2017).

(10)  PORTIER, Philippe, « Pluralité et unité dans le catholicisme français », dans BÉRAUD, Céline et autres, Catholicisme en tensions, Paris : éditions de l'EHESS, 2012, p. 19-36.

(11) RAISON DU CLEUZIOU, Yann, Qui sont les cathos aujourd’hui ? Sociologie d’un monde divisé, Paris, DDB, 2014, 336 p.

(12) de FOURNAS, Olivia, "L'association Courage, chemin chrétien pour les personnes homosexuelles", Famille chrétienne, 26 juillet 2016, adresse URL : http://www.famillechretienne.fr/eglise/vie-de-l-eglise/l-association-courage-chemin-chretien-pour-les-personnes-homosexuelles-199952 (page consultée le 19 août 2017).

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Courage : Bibliographie commentée

19 Août 2017 , Rédigé par Anthony_Favier Publié dans #Courage

Articles de presse

2017

Par ordre anté-chronologique

  • "Retour sur info", Journal de Saône-et-Loire, 11 août 2017, p. 6

Ce dossier est la conséquence d'un droit de réponse demandé par la Communauté de l'Emmanuel et le Louis-Marie Guitton suite à la parution de l'article du JDS du 6 août. Réfutant le souhait de Courage de guérir les homosexuels, il réitère sa conception  : "du point de vue de la religion, les actes homosexuels sont condamnables". Mis devant plusieurs citations embarrassantes (une phrase de Paul Check et un lien sur le site de Courage France), Louis-Marie Guitton évoque des incompréhensions hors contexte. L'article rappelle toutefois que la pétition pour l'interdiction des thérapies de contradiction initié par un militant d'Amnesty international - Franc a obtenu 38 000 signatures depuis décembre 2016.

  • "Paray-le-Monial : homosexualité et chasteté, le débat qui divise l'Église", Journal de Saône-et-Loire, 6 août 2017, p. 2-4

Le dossier de 2 pages réalisé par Alex Simard rend compte des activités estivales 2017 de l'association Courage à Paray-le-Monial. La journaliste s'est immergée durant une journée dans les activités de l'association. La position idéologique de Courage de l'homosexualité comme déviance est assez bien résumée par la positon rapportée d'un diacre de l'Emmanuel de 34 ans : "les rapports homosexuels font du mal. Répondre à ses pulsions ne permet pas d'aller mieux". On y découvre plusieurs personnes hantées par leurs culpabilité. Un homme de 53 ans dit avoir annulé ses vacances en Corse par peur des "tentations sur la plage". Plusieurs parcours de vie sont ainsi exposées à la première personne pour pousser le lecteur à se faire une idée. Alex Simard justifie le choix de la clandestinité pour aborder Courage au nom de principes journalistiques : "l'année dernière, le Journal de Saône et Loire, avait essayé d'assister à cet atelier, à visage découvert mais en vain". Dans un entretien, Louis-Marie Guitton, le prêtre qui préside Courage France, affirme que "les actes homosexuels ne conduisent pas au bien de la personne". En contrepoint, on trouve un entretien avec Anthony Favier (moi), co-président de David et Jonathan, qui met en garde contre les dérives et un rappel des critiques de la section locale de la Ligue des Droits de l'homme sur l'attribution de moyens publics à la Communauté de l'Emmanuel.

NB. Mon entretien a fait l'objet d'un droit de réponse par la Communauté de l'Emmanuel et par Louis-Marie Guitton paru dans l'édition du 11 août 2017 (p. 6), cf. supra.

  • "Church of England demands ban on conversion therapy", The Guardian, 8 juillet 2017 (EN).

L'article de Harriet SHERWOOD présente la demande de l'Église d'Angleterre (= anglicane) auprès du gouvernement afin d'interdire les thérapies de conversion. La motion (adoptée à une large majorité) condamnant cette pratique est née de l'émotion causée par le témoignage de deux personnes devant le synode de l'Église d'Angleterre. Les responsables anglicans se rallient aux avis dominants des sociétés savantes de leur pays qui condamnent ses pratiques : le NHS (la Sécurité Sociale britannique), le collège royal des psychiatres, le Council of Psychotherapy et le collège royal des praticiens généralistes. L'une des témoins, Jayne OZANNE, a déclaré : "l'exclusion, la stigmatisation et les préjugés peuvent entraîner des problèmes de santé mentale pour les personnes soumises à ces abus". Paul BAYES, évêque de Liverpool, à l'occasion des débats a déclaré que l'orientation LGBT n'est ni un crime ni un péché : "nous n'avons pas besoin de lancer les personnes dans des thérapies si elles ne sont pas malades". Notons qu'en France, la conférence des évêques (catholiques) n'a jamais pris publiquement position contre les thérapies de conversion.

  • Le dossier "l'Inquisiteur amoureux", Golias Hebdo, 488, 6-12 juillet 2017.

À l'occasion de la sortie de  l'ouvrage La première Pierre de Krzysztof Charamsa (Paris, la découverte), Golias hebdo consacre un dossier à l'ancien prêtre au service de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi à Rome. Ce dernier a fait un fracassant coming out avant le premier synode catholique portant sur la famille en 2015. L'entretien réalisé avec les journalistes de Golias Hebdo permet de comprendre, du point de vue d'un ancien insider, comment l'Église catholique est en train de buter sur la question des femmes et des minorités sexuelles dans les démocraties contemporaines.

Pour l'ancien prêtre, le problème est, avant tout, intellectuel : "la théologie (catholique) n'a pas produit de pensée qui permettrait (...) de faire bouger l'Église, parce qu'il est défendu d'étudier l'homosexualité dans une ambiance de dialogue interdisciplinaire, justement parce que ceci mettrait facilement en doute la position du langage arriéré de l'Église d'aujourd'hui" (p. 3). Pis, le théologien brosse le portrait d'un catholicisme enclin à une crise intellectuelle similaire à celle qui a vu surgir la science moderne au 19e siècle : "un théologien sérieux ne peut rien écrire sur l'homosexualité, parce que s'il est logique et s'il se confronte à un dialogue interdisciplinaire, il perd aussitôt sa place de travail dans l'Église ; le Vatican (...) ne permet pas en effet de se confronter à la psychologie contemporaine, à la biologie, à la médecine etc".

Restant à la conception de l'homosexualité comme une déviance, l'Église catholique se place dans une position intenable et, à terme périlleuse, "parce qu'elle travaille aujourd'hui contre les droits humains des personnes LGBTIQ." D'où sa question angoissé : "je me demande combien de vies devront encore être sacrifiées, combien de personnes devront encore mourir physiquement et spirituellement avant que l'Église ouvre les yeux et commence à se confronter vraiment à la réalité ?" (p. 5)

Interrogé sur les changements depuis l'avènement du pape François, il est sceptique : "les documents ecclésiaux homophobes continuent à être en vigueur" (p. 6) et l'exhortation apostolique Amoris laetitia (mars 2016) les a confirmés : les homosexuels sont "vus comme des personnes incapables d'amour humain, pathologiques et donc inapte au mariage" (idem). Seul lueur d'espoir : l'archevêque de Newark aux États-Unis, Mgr Tobin, qui s'est déclaré "frère" des "LGBTIQ". Cela casse la lettre de la Congrégation de la Doctrine de la Foi (1986) aux évêques qui interdisait toute reconnaissance d'identité LGBT au sein de l'Église. Mais il s'inquiète de la marginalité de son geste et des répercussions qu'il pourra avoir sur sa carrière ecclésiastique. Pour Krzysztof Charammsa, le cœur de la doctrine catholique est homophobe : "les lois de l'Église offensent et méprisent les gays en les comparant à des personnes malades mentalement." (id.) Dans une longue partie de l'entretien, il dépeint François, pape de bonne volonté, mais prisonnier d'une curie bureaucratique, corrompue et incapable de se réformer.

  • Pascal HUBERT, "Dérives : de l'emprise de la liberté : un cas d'école", Golias magazine, 174, mai-juin 2017.

Dans cet article, Pascal HUBERT ne parle pas directement de Courage. Il s'agit principalement de la présentation de l'ouvrage de l'Emprise à la liberté, dérives sectaires au sein de l'Église catholique. Témoignages et réflexions (Paris, 2017). Néanmoins, cet article permet de bien voir où en est la réflexion actuelle sur la question.

Il est absurde de dire que l'Église catholique est une secte, néanmoins, comme tout groupe religieux, elle est susceptible d'abriter en son sein des pratiques sectaires. Un ouvrage de 1996, les Naufragés de l'Esprit tirait la sonnette d'alarme mais l'institution a mis un certain temps en France à sortir du déni. Elle a dû le faire notamment à cause des révélations portant sur les abus sexuels sur mineurs. C'est en 2013 que le président de la Conférence des évêques de France, Georges Ponthier a répondu officiellement à une quarantaine de victimes d'abus sexuels. Tout en indiquant qu'il appartient aux victimes de porter plainte, l'archevêque de Marseille a reconnu publiquement des errements au sein du catholicisme français en nommant explicitement 14 communautés, mouvements d'Église et congrégations religieuses. Or, parmi elles, il y a bien la Communauté de l'Emmanuel qui favorise l'implantation du mouvement Courage en France depuis l'été 2015.

Ce qui ressort du dossier c'est l'aspect assez convergent des situations qui donnent naissance aux abus : "le problème provient du fait que, dans certaines communautés ou mouvements religieux, la liberté se trouve foncièrement confinée et pervertie, au point où surgissent de graves et profondes dérives" (p. 2). Toujours selon Pascal Hubert, l'existence des dérives est "due, entre autres, à une théologie dogmatique, fondée sur le dolorisme et l'obéissance aveugle (...) il s'agit des mouvements parmi les plus conservateurs au sein de l'Église, qui ont chacun une vérité auto-proclamée et qui peinent à reconnaître la modernité comme un bienfait" (idem). Pourquoi ces communautés sont-elles puissantes au sein du catholicisme ? L'auteur de l'article avance l'existence d'une dépendance des évêques à leur égard : elles fournissent des vocations et sont pourvoyeuses d'initiatives. Elles déploieraient également un intense service de relations publiques pour se rendre indispensables à la bonne marche des communautés.

Le reste de l'article fait le point sur les réponses, encore timides, des évêques français tentés de gérer en catimini les problèmes. Il finit sur l'évocation de plusieurs exemples tirés d'affaires impliquant les Foccolari, l'Opus Dei et les Légionnaires du Christ et l'état des lieux du droit pour les victimes.

  • Pierre de BOISSIEU et Florian BARDOU, "En France, l'interdiction des "thérapies" de conversion n'est pas pour tout de suite", Libération, 21 janvier 2017.

Dans cet article, les deux journalistes de Libération se demandent si l'interdiction des thérapies de guérison à Malte (décembre 2016) pourrait être adoptée en France. L'article rappelle que, dans de nombreux pays, des acteurs religieux ou médicaux prétendent pouvoir guérir l'homosexualité. La gamme des traitements est large : "du bourrage de crâne sous couvert d'accompagnement psychospirituel aux bons vieux électrochocs en passant par l'exorcisme", même si différentes sociétés médicales de renom condamnent cette pratique. Et en France ? Louis-Georges TIN (IDAHO) avance 5 à  6 groupes pratiquant ces thérapies et le flou peut régner chez des psycho-thérapeutes qui voient l'homosexualité comme un trouble identitaire. Si une Église évangélique implantée à Cognac a été condamnée à "provocation à la haine" suite à des tracts intitulés "délivré de l'homosexualité" diffusés sur le marché, il est dur d'évaluer l'ampleur de la pratique du côté protestant. Durant l'été 2012, l'association protestante (évangélique) "Torrents de vie" est dénoncée dans une pétition pour son séminaire organisé en Ardèche. Najat VALAUD-BELKACEN, Ministre des Droits des femmes en charge de la lutte contre l'homophobie, saisit la Mivilude. Si le mot "guérison" n'apparaît plus sur le site de l'association, un stage estival "de restauration et de formation" est toujours proposé. Pour le pasteur Stéphane LAVIGNOTTE interrogé dans l'article, il y a un "regain" pour ce genre des pratiques chez les néo-pentecôtistes mais son inquiétude est limitée même si "elles font des victimes chez des personnes vulnérables". Du côté catholique, Courage s'implante depuis 2015, via le diocèse de Toulon-Fréjus et la Communauté de l'Emmanuel, en France. Anthony Favier co-président de David & Jonathan (moi) souligne : "depuis trois ans, la Communauté charismatique de l'Emmanuel, un courant conservateur dans la droite ligne de la 'Manif pour tous' essaye d'implanter Courage en France. Ses dirigeants ne recommandent pas la guérison de l'homosexualité à proprement parler mais ils proposent de contenir sa sexualité". Néanmoins, une enquête menée par les journalistes sur le site exhume un texte tendancieux en ligne (à la date de la publication de l'article) sur le blog de l'association (http://couragefrance.blogspot.fr). Rédigé par le prêtre américain Paul N. CHECK (fondateur de Courage) aux États-Unis il qualifie "l'attirance vers le même sexe" comme "un désordre développemental qui est à la fois soignable et évitable". Une pétition sur la plateforme change.org initiée par un militant d'Amnesty international France a recueilli 26 000 signatures (en janvier 2017) pour demander que le gouvernement agisse.

2016

  • Olivia de FOURNAS, "l'Association Courage, chemin chrétien pour les personnes homosexuelles", Famille chrétienne, 2011,  26 juillet 2016.

Adresse URL : http://www.famillechretienne.fr/eglise/vie-de-l-eglise/l-association-courage-chemin-chretien-pour-les-personnes-homosexuelles-199952 (page consultée le 19 août 2017)

Cet article est, en réalité, un entretien avec Mili HAWRAN qui est la co-fondatrice de Courage France (avec le père Louis-Marie GUITTON). Il reflète de manière assez claire les intentions des importateurs en France du mouvement américain. Cette militante récuse l'action des autres associations existantes : "il existait des mouvements fondés par les laïcs, mais aucun ne proposant un chemin de sainteté vraiment fidèle au magistère" et "pour moi, il était capital que cette organisation soit insérée dans l'Église et c'est la seule de ce genre qui soit approuvée aujourd'hui par le Vatican".

Se présentant comme extrêmement fidèle à la volonté du pape François, Mili HAWRAN spiritualise la question : toutes les difficultés éventuelles que pose Courage sont renvoyées à une métaphore du type "porter sa croix" : "on ne choisit pas forcément son orientation sexuelle, on peut en revanche choisir un chemin de sainteté", "Jésus et l'Église en proposent pas un chemin de malheur, mais une voie vers de bonheur, même si ce n'est pas celui du monde". La thématique de la guérison est par ailleurs récusée ouvertement : "les personnes homosexuelles ne viennent pas pour avoir des réponses sur la raison de leur homosexualité, ni pour changer leur orientation. Elles ne visent pas une guérison intérieure, ni un coming out. Elles sont là pour expérimenter la miséricorde de Dieu"...

À aucun moment, la journaliste ne porte la contradiction à Mili HAWRAN ni lui fait envisager d'autres points de vue. Cet article tend à montrer que Famille chrétienne veut servir - consciemment ou inconsciemment - de relai de communication pour Courage France.

Communiqués de presse d'acteurs associatifs s'inquiétant de l'essor de Courage

2017

  • Communiqué de presse de la Ligue des Droits de l'homme section de Paray-le-Monial, de Rainbow Châlon-sur-Saône et de Solidarité laïque 71, "L'homophobie n'est pas une opinion, c'est un délit", 12 août 2017.

Adresse URL : http://site.ldh-france.org/paraylemonial/2016/08/12/communique-ldh-paray-monial-rainbow-chalon-saone-solidarite-laique-71-lhomophobie-nest-opinion-cest-delit/ (page consultée le 20 août 2017)

Le communiqué donne plusieurs réserves concernant la tenue de la session Courage sur un terrain communal à Paray-le-Monial. Le mouvement propage l'idée que l'homosexualité est une "déviation grave" contraire à la loi naturelle et "cette déviation" doit être déparsée. La ligue invoque la loi de 2008 de lutte contre les discriminations à l'orientation sexuelle pour condamner "des assertions dénuées de tout fondement scientifique mais héritées de préjugés".  Rappelant un certain nombre de principes républicains, le mouvement de défense des droits humains dénonce l'homophobie du rassemblement.

  • Communiqué de presse de la Ligue des Droits de l'homme section de Paray-le-Monial et de Solidarité laïque 71, " Le "parcours homosexualité" de Paray-le-Monial, c'est de l'homophobie !", 3 août 2017.

Adresse URL :  http://site.ldh-france.org/paraylemonial/2017/08/04/parcours-homosexualite-de-paray-monial-cest-de-lhomophobie-communique-de-ldh-paray-de-solidarite-laique-71-382017/ (page consultée le 20 août 2017)

Dans ce communiqué, la section locale des Droits de l'homme s'inquiète de la tenue du "parcours homosexualité" sur le parc municipal de la commune de Paray-le-Monial. La controverse est portée sur un terrain juridique et plus spécifiquement celui du droit de la laïcité. Un événement confessionnel, dont le but est de diffuser la position contenue dans le catéchisme l'Église catholique concernant l'homosexualité, à savoir qu'il s'agit d'une "déviation grave", peut-il se dérouler sur un bien municipal ? Le communiqué de presse rappelle que la Communauté de l'Emmanuel est mobilisée contre les études de genre, appelées caricaturalement "théorie du genre", et dénonce de manière régulière les évolutions récentes des rapports entre les hommes et les femmes. Sans surprise, la Ligue appelle à la fin de la tenue des rassemblements de l'Emmanuel sur le terrain communal.

  • Lettre ouverte de David & Jonathan suite à l'article de Samuel LIEVEN dans la Croix, " "Chasteté et abstinence" : pas de fatalité pour les homosexuel-le-s ! ", 6 août 2017.

Adresse URL : https://www.davidetjonathan.com/2017/08/07/la_croix/ (page consultée le 20 août 2017)

Ce communiqué de l'association LGBT chrétienne dénonce le traitement journalistique dans l'article de la Croix du 31 juillet 2017 du "parcours homosexualité" proposé dans les sessions organisées par la Commuauté de l'Emmanuel à Paray-le-Monial. Refusant tout amalgame avec Courage, David & Jonathan dénonce des "informations, mal contextualisées, (qui) ne permettent pas au lecteur de comprendre les différences entre Devenir Un en Christ (DUEC) et Courage, mouvement potentiellement dangereux, objet de plaintes aux États-Unis et plusieurs fois dénoncés en France pour homophobie". Le mouvement en profite pour rappeler l'une des ressources en ligne sur le site de Courage France  : une déclaration de l'association médicale d'Amérique du Nord, traduite en français, qui décrit de manière très explicite une "thérapie de guérison". Le communiqué conclut sur la nécessité de pas tant aider les LGBT à trouver leur place dans l'Église catholique de prendre conscience de la place qu'il y ont déjà au nom de leur baptême.

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Mettre le mouvement Courage sous l'observatoire de la foi, de la raison et du droit

19 Août 2017 , Rédigé par Anthony_Favier Publié dans #Réflexion, #Courage

Durant l'été, j'ai dû me prononcer, en tant que co-président, de David & Jonathan, sur les pratiques du mouvement "Courage". Ce dernier organisait sa troisième session estivale lors du rassemblement de la Communauté de l'Emmanuel à Paray-le-Monial en Saône-et-Loire.

Alors que je pointais du doigt de possibles dérives d'une pastorale qui demande la continence aux homosexuels, notamment en ce qui concerne la confusion des plans spirituel et thérapeutique, le prêtre responsable du mouvement en France a demandé un droit de réponse au Journal de Saône-et-Loire. Même si la journaliste lui pointa des documents dans lesquels la thématique médicale apparaissait, il renouvelait ses dénégations et invoqua le malentendu.

Entretiens du JDS avec Louis-Marie Guitton et moi-même, édition du 6 août 2017.

Droit de réponse demandé par la Communauté de l'Emmanuel et le mouvement Courage, édition du 11 août 2017.

J'ai donc décidé ici de rassembler sur cette page de la documentation et mes réflexions sur le mouvement Courage au fil de mes lectures. Pourquoi ?

Il n'est pas dans mon caractère d'avancer des choses gratuitement et sans modération ni pondération. Si je le fais, ce n'est pas par anti-cléricalisme mais pour que le christianisme ait encore une forme de crédibilité dans le futur. Si j'étais hostile à l'Église catholique, je laisserais les situations parler d'elles mêmes contre les catholiques français. Courage, il n'y a qu'à voir les réactions dans les médias, a un impact catastrophique en terme d'image publique. C'est parce que je suis soucieux de ne pas voir réduit les catholiques à cette frange extrême que je me mobilise pour poser des distinctions et montrer qu'il existe d'autres façons de vivre sa foi.

Comme au moment sur les polémiques sur le genre, j'agis, avant tout, par souci de vérité et de justice en dialogue avec différents acteurs LGBT (David & Jonathan, DUEC, Communion Béthanie)  ou engagés sur le terrain des droits de l'homme (Ligue des Droits de l'homme, Amnesty international). J'échange également avec des journalistes engagées sur le terrain de l'investigation des mouvements thérapeutiques et des personnes compétentes dans différents champs des sciences religieuses.

Il me semble, d'emblée, important de préciser que l'essentiel de mes questionnements ne se réduit pas à la question de la "guérison". Le mouvement Courage comprend très bien où se trouve le sensibilité moyenne de la société française pour avancer "masqué" sur cette question. Si demain des législations, comme dans l'État de Californie, au Brésil et à Malte, sont prises contre les "thérapies de guérison" il n'est pas dit qu'il soit facile de faire condamner des mouvements du type de Courage sur ce motif.

Prière de guérison du groupe du renouveau charismatique "Marana Tha" . Source : www.maranathamalta.org, GFDL, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=10985519

Prière de guérison du groupe du renouveau charismatique "Marana Tha" . Source : www.maranathamalta.org, GFDL, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=10985519

Si je résume brièvement ce qui me pousse à appeler à la plus ferme à la vigilance sur ce mouvement, voici les points qui m'apparaissent saillants :

  1. Courage est, à mon sens, condamnable dans la mesure où le mouvement diffuse l'idée que l'homosexualité est une déviance et un écart à la norme qu'il convient de corriger. Ce n'est pas une forme possible de sexualité humaine ni de subjectivation de l'identité acceptable dans une sous-culture particulière (la culture gay). Le groupe récuse le mouvement d'émancipation civique des minorités sexuelles à l'œuvre depuis les années 1960 et s'oppose aux transcriptions législatives visant à lutter contre les discriminations à l'orientation sexuelle et à reconnaître des modes de vie alternatifs au couple hétérosexuel.
  2. en tant que mouvement qui dit accompagner les personnes homosexuelles, Courage joue un rôle ambivalent potentiellement dangereux pour le bien-être des personnes. Ce type de pastorale entretient la culpabilité qu'elle prétend pourtant combattre, instille le malaise qu'elle veut soulager. Il y a là un risque de dérive : en jouant les "pompiers pyromanes", les accompagnateurs se mettent dans une relation d'accompagnement pervertie. Les personnes culpabilisées d'avoir des désirs sexuels minoritaires ne sont pas appelées à grandir dans un discernement libre et éclairé de ce qu'elles font de leurs corps. Elles sont maintenues dans une situation qui peut faire le jeu de manipulation et d'abus. Sur ce point précis, les actuelles révélations autour des pratiques de Tony Anatrella, prêtre et clinicien du diocèse de Paris maintenant en poste à Rome, devraient alerter toutes les personnes de bonne volonté (1). Il n'y a rien de plus de délicat que que d'accompagner des homosexuels dans un groupe social qui condamne cette forme de sexualité : la culpabilité générée par la dissonance cognitive rend vulnérable, surtout sur un terrain aussi sensible que la sexualité (qui met en jeu l'intimité de la personne, son vécu familial et ses relations avec les proches).
  3. Comme souvent dans les Communautés du Renouveau Charismatique, la spiritualisation des questions psychologiques, sociales et politiques est extrêmement préoccupante. Il y a une confusion de trois plans : la psycho-thérapie (le bien-être psychique), la vie spirituelle (l'expérience intérieure) et la vie citoyenne (l'autonomie de l'individu dans une démocratie libérale). D'ailleurs, d'un point de vue confessant catholique, on est toujours en peine de savoir où se situe, dans ce type de mouvement, la limite entre le for interne (le jugement d'un acte par rapport à sa conscience personnelle) et le for externe (le jugement d'un acte par rapport à des critères objectifs). Comment sont distinguées, dans les sessions Courage, les conseils de type psychologique, le rite sacrementel de la confession, l'accompagnement spirituel et la direction de conscience sur le long cours et le discours politique de type idéologique ? Quel est le rôle des époux Content "psychothérapeuthes" du mouvement ? La confusion apparente des champs, qui demandent des compétences différentes et théoriquement des dispositifs normés de contrôles, me semble plus que douteux. Jusqu'à présent, Courage n'a clarifié aucun de ces points, notamment lors des sessions ni dans le fonctionnement de ses groupes.
  4. À mon sens, la volonté de ce mouvement de s'imposer, de manière tonitruante, comme le seul acteur légitime de la pastorale de l'accompagnement des personnes LGBT est plus que suspecte. Elle est d'autant plus que d'autres mouvements occupent ce champ en France (principalement D&J, DUEC, Communion Béthanie, Réflexion et partages) depuis des décennies et que la dynamique à l'œuvre est plus inclusive. Tout cela révèle que nous sommes face à une offensive des milieux catholiques identitaires, qui, dans le contexte de l'après mariage pour tous et de la tolérance sociale grandissante vis-à-vis de la conjugalité homosexuelle et la transidentité, cherchent à reprendre la main pour imposer leur agenda culturel conservateur. La proximité évidente de Courage avec des forces contestataires de la légalité républicaine de la loi Taubira 2 doit appeler la vigilance de chaque citoyen soucieux de préserver l'équilibre démocratique entre opinion, culte et liberté que nous avons historiquement hérités avec la laïcité.

Vous souhaitez m'informer sur des pratiques de Courage - France ou la question de la pastorale de l'homosexualité au sein de la Communauté de l'Emmanuel, vous pouvez le faire sur le formulaire de contact du blog :

http://anthony.favier.over-blog.com/contact

Je suis particulièrement à la recherche de témoignages (même anonymes) sur ce qui se vit au sein des sessions estivales et des groupes locaux (Toulon-Fréjus, Lyon, Paris) de Courage.

Billets possibles (réalisés ou à venir) :

    (1) Sophie LEBRUN et Hendro MUNSTERMAN, "Enquête sur le système Anatrella", 18 octobre 2016, La Vie.

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    Le christianisme intérieur

    9 Juin 2017 , Rédigé par Anthony_Favier Publié dans #Note de lecture

    Gérard FOMERAND, Le Christianisme intérieur, une voie nouvelle ?, Namur, Paris : éditions jésuites, Fidélité, "Béthanie", 2016, 221 p.

    Le christianisme intérieur

    De quel christianisme avons-nous besoin pour aujourd'hui ? Et s'il était "intérieur"? Telle est l'idée que Gérard Fomerand, conférencier spécialisé dans l'histoire des grands courants de spiritualité, défend dans cet ouvrage que j'ai lu avec beaucoup de plaisir.

    Après recherches, j'ai découvert qu'il formalise une réflexion née lors d'un colloque qui a eu lieu en 2015 à l'abbaye bénédictine de Notre-Dame de Belloc à l'occasion de la semaine pour l'unité des chrétiens. Ce dernier avait constaté, pour s'en réjouir, le retour massif à l'intériorité malgré toutes les formes de sécularisation observables aujourd'hui dans les différents courants du christianisme.

    L'auteur reconnaît également tout ce qu'il doit à la pensée d'Yvon-Robert Théroux (Université de Sherbrooke à Québec) qui est le préfacier de l'ouvrage. Selon cet universitaire, le christianisme intérieur serait actuellement le "plus signifiant pour l'humanité contemporaine" (p. 7).

     

    Actes disponibles sur le site de l'Abbaye Notre-Dame de Belloc : http://www.belloceturt.org/medias/files/actes-du-colloque-24-janvier-2015.pdf

    Mais, plus largement, c'est d'un courant de la théologie récente et de la spiritualité chrétienne contemporaine que se revendique l'ouvrage. Parmi les auteurs les plus connus cités dans l'ouvrage, on trouvera Maurice Zundel, Thomas Merton, Henry le Saux, Anselm Grün, le mouvement mondial des méditants chrétiens, son fondateur John Main ainsi que son successeur Laurence Freeman. Sur le plan des pratiques, la parenté avec l'expérience de la communauté de Taizé, citée à plusieurs reprises, est aussi évidente.

    De l'historicisme davantage qu'une analyse historique

    Gérard Fomerand, s'il ne se revendique pas de la méthode de l'histoire, développe une périodisation du christianisme qui constitue le leitmotiv de l'ouvrage. Les différentes Églises chrétiennes seraient aujourd'hui confrontées à une crise qui les place face à une alternative : "soit s'en tenir à des formes et des théologies identitaires et codifiées d'un christianisme peu ou prou institutionnalisé (...) soit redécouvrir les trésors cachés de l'intériorité" (p. 29).

    Notre époque mettrait fin à une période qui s'est ouverte au moment où, sous les empereurs Constantin et Théodose (4e siècle de notre ère), la religion chrétienne a lié son destin avec le pouvoir d'un État. Le christianisme, né dans un contexte juif héllénisé, autour de la personne de Jésus se serait alors paré des habits institutionnels de l'empire romain au détriment du son message originel :

     

     

     

    Après 2 siècles et demi de persécutions sanglantes, (le christianisme) passa au statut de religion tolérée puis officielle. Il était de plus le double héritier d'Athènes et de Jérusalem. La société romaine était largement imprégnée d’hellénisme qui constitua son environnement primordial (...) Une spiritualité de l'incarnation du divin se transformant en "religion" appuyée sur un système étatisé qui régulait l'espace du social.

    p. 93-94

    De nos jours, les principales Églises chrétiennes se porteraient mal car elles s'en tiennent à des théologies identitaires et codifiées héritées de cette époque. Par contre, le "christianisme intériorisé, transversal et transconfessionnel" serait en poupe. Sans être nouveau, ce dernier s'enracinerait dans une longue tradition qu'il faudrait reconstituer.

    À l'instar des théories qui voient dans le monothéisme chrétien la réponse à la crise morale des institutions et des religions polythéistes de l'Antiquité, Fomerand identifie dans notre époque un moment similaire de recherche active de nouveaux repères spirituels. Il évoque aussi François d'Assise - "nous vivons une époque franciscaine" - qui a su capter les nouveaux besoins religieux de ses contemporains. Dans cette analyse, l'influence des travaux du moine bénédictin Henry Le Saux est très visible : ce dernier identifie la crise actuelle du christianisme comme une sortie des religions nées au Néolithique.

    L'apparition d'un christianisme intérieur transconfessionnel qui englobe les Églises historiques sans remettre en cause leur pluralité légitime, mais en dépassant les frontières tracées par une histoire trop humaine, fait partie de ce 21e siècle en recherche de l'essentiel.

    p. 48

    Nous voilà arrivés à une époque carrefour ou à un passage entre deux temps. Un cycle de 2000 ans de christianisme, avec ses hauts et ses bas, ses grandeurs et ses faiblesses, se termine et nous voilà désormais à l'aube de post-chrétienté aux horizons aussi inconnus que passionnants.

    p. 192

    Une sortie des grilles d'analyse habituelles

    Ce qui m'a touché dans cet ouvrage c'est sûrement le fait qu'il dépasse les clivages d'analyse habituellement mobilisés pour comprendre le christianisme contemporain autant par les observateurs du religieux que par les croyants eux-mêmes.

    Nulle grille ici "sécularisation-modernisation" ou bien encore de dyade "identité/ouverture", pour Gérard Fomerand, le christianisme devrait être plutôt analysé à travers la division

    • entre les chrétiens qui mettent la priorité sur la rencontre personnelle avec le Christ et les Écritures dans l'intériorité, quitte à nuancer les critères classiques d'appartenance religieuse,
    • et ceux qui sont surtout sensibles aux héritages confessionnels et accordent la priorité aux indications des institutions pour définir ce qu'est l'orthodoxie et l'orthopraxie.

    Cette analyse ne se fait pas sur un mode déploratoire ou critique : ce qui advient dans le religieux contemporain est regardé avec optimisme.

    Le christianisme intérieur (...) appartient le plus souvent aux différentes mouvances chrétiennes, instituées ou pas, quelles que soient leurs dénominations. Au-delà des appartenances communautaires ou ecclésiales, il a un centre de vie qui est très simple à nommer : le Christ. C'est en lui et par lui qu'il avance, chute ou trébuche, mais il a toujours présent en lui et surtout son message.

    p.53

    Si les institutions chrétiennes que sont les Églises n'ont pas su mettre le monde en paix malgré d'incontestables grandeurs c'est sans doute qu'il y avait une autre cible à atteindre, celle de l'homme lui-même, et de privilégier son action, nécessairement faillible, sur le monde temporel. C'est de cette inversion qu'est venu le malaise des Églises historiques confrontées et à leurs pratiques et à leurs sources bibliques et évangéliques, qui sont sensées être leurs bases scripturaires.

    p. 81

    Un parcours dans les spiritualités chrétiennes

    Le Christianisme intérieur propose, dans deux premiers intéressants chapitres, un parcours de type historique dans les occidents chrétiens (chap. 2) et les traditions orientales (chap. 3).

    Le christianisme intérieur en Occident

    Le christianisme occidental est celui qui a le plus été marqué par le désir d'emprise du religieux sur le social. La disparition de l'Empire romain dans cette partie du continent au 5e siècle  l'a renforcé le pouvoir de l'Église comme institution. Elle s'est retrouvé avec le monopôle de la culture, au sein des monastères d'abord avant que le clergé séculier ne prenne le relai. L'essor de la monarchie pontificale, qui a théorisé progressivement une doctrine du "gouvernement universel" (le pape supérieur aux souverains temporels), ne pouvait qu'aboutir au Grand Schisme en 1054 avec les chrétiens orientaux.

    Gérard Fomerand analyse en réalité de manière ambivalente le rapport que l'Occident a construit à la spiritualité. D'un côté, il a creusé le sillon d'une "théologie affirmative", qui cherche à rationaliser au maximum et mettre en cohérence dans la philosophie l'expérience de Dieu. D'un autre, dans le sillage de l'auteur Denis le Pseudo-Aéropagite, il a conservé l'idée que chaque créature a en lui le chemin d'une possible divinisation. D'où l'intérêt que l'auteur porte aux écoles médiévale et moderne de spiritualité : Hildegarde de Bingen, François d'Assise, maître Eckhart, l'ouvrage l'Imitation de notre Seigneur Jésus-Christ...

    Du côté de la Réforme, outre le désir d'un retour des origines en se débarrassant de ce qui a été empilé inutilement au fil des ans, l'essayiste retient surtout le réveil d'une "polarité monastique" (p. 108 et suiv.) Il porte ainsi son regard vers les diaconesses de Reuilly ou la Fraternité spirituelle des Veilleurs du pasteur Wilfried Monot.

    La modernité rationalisatrice qui s'exprime au 18e siècle tendrait à effacer le christianisme intérieur occidental et aurait renforcé l'emprise des Églises instituées sur le social :

    le jansénisme passa par là et, peu à peu, ces foyers de sainteté, sans s'éteindre tout à fait s'estompèrent dans les brumes de l'histoire. L'expérience chrétienne tendait à devenir morale, voire moralisante, surtout avec une Église catholique de plus en plus romaine et de plus en plus préoccupée par la "loi naturelle" et ses interventions constantiniennes dans la sphère politico-sociale.

    p. 102

    Aujourd'hui, le "décentrement géographique" de l'Église catholique vers l'Afrique, l'Amérique et l'Asie la pousse à plus de modestie dans ses ambitions et à un nécessaire "recentrement spirituel", que porteraient les papes successifs depuis le concile Vatican 2. Dans cet itinéraire, le pape François est mis en bonne place par Gérard Fomerand qui voit en lui celui qui dénonce le "cléricalisme" de l'institution et déplore que l'Église se réduise de plus en plus à une ONG.

    Plus déroutant à évaluer pour Fomerand est bien entendu l'actuel essor des Église évangéliques et des différentes expériences communautaires issues du réveil nord américain. Même si elles laissent parfois s'exprimer les mêmes tentations hégémoniques sur le social que les Églises du passé, leur appel constant à un "deuxième engendrement de nature spirituelle" (p. 122) est vu comme une possibilité de reconstruction de l'homme intérieur.

    Le christianisme oriental

    Si l'empire chrétien survit jusqu'au 15ème siècle à l'Est sous la forme de Byzance, sa disparition pousse les Églises dites "orthodoxes" à  devenir minoritaires dans des constructions politiques dominées souvent par d'autres confessions. Gérard Fomerand y voit une explication de leur intérêt plus maintenu au christianisme de type intérieur : "(leur) destin tragique et singulier a eu pour conséquence d'éloigner la plupart (d'entre elles) de l'action sur le monde contrairement à leurs sœurs occidentales" (p. 124). Ce facteur, combiné à une tenue à l'écart du rationalisme occidental de la modernité philosophique, expliquerait le tropisme plus grand des Église orientales pour l'intériorité.

    Le charisme de l'orthodoxie n'a jamais été la conquête temporelle mais le désir de monter une échelle symbolique faisant accéder l'homme à son ciel intérieur.

    p. 125

    Le christianisme oriental a hérité de cette histoire si spécifique, un côté messianique, eschatologique, ascétique ou monastique, trinitaire, contemplatif pour arriver à cette divinisation où cette absorption en Dieu qui lui est si cher.

    p. 125-126

    De son parcours dans le christianisme oriental, l'auteur relève évidemment les "pères du désert" dont Antoine l'Égyptien, Grégoire de Nysse, et pour l'époque plus moderne :  Séraphin de Sarov ou  Angelus Silesius.

    Les chrétiens sans Églises

    Loin d'un catalogue nostalgique des expériences vécues par les grandes figures historiques de la spiritualité, Gérard Fomerand reste également un observateur attentif des évolutions de son temps. La preuve : le chapitre qu'il consacre aux "chrétiens sans Églises qui interpellent les Églises" (chap 4). Loin de juger leur expérience à partir du point de vue des institutions, il propose de l'évaluer positivement et comme porteuse d'une réelle valeur spirituelle.

    Leur présence, de nos jours de plus en plus significative, soulève un débat, à dire vrai qui n'est pas nouveau. Faut-il dépasser, ou plutôt réformer, chacune des Églises selon le christianisme intérieur ? (...) Certes, le christianisme, en sa source, est intérieur, mais l'être humain étant incarné, il se situe toujours dans des structures, des espaces délimités. Le problème récurrent (...) est que ces formes ecclésiales ont une inclinaison naturelle à s'hypertrophier (...) Les chrétiens sans Église ont un charisme qui leur est propre : questionner et interpeler les Églises. Sont-ils des précurseurs ? Peut-être, mais ils sont incontestablement ceux qui interrompent un processus bien huilé d'institutionnalisation.

    p. 142

    L'auteur ne réduit pas la figure du "chrétien sans Église" à l'époque contemporaine : les gnostiques, le coordonnier luthérien Jakob Böhme persécuté par les autorités civiles et religieuses luthériennes de son temps, Nicolas Berdaeiv, Søren Kierkegaard qui s'est séparé de l'Église luthérienne danoise, Simone Weil participeraient de cette veine. Fomerand offre aussi de belles pages sur Karlfried Graf Dürkheim (1896-1988), le fondateur d'un centre laïc de méditation dans la Forêt-Noire ou encore Alejandra Jodorovsky (né en 1929) essayiste non religieux dont les travaux l'ont amené à se rapprocher de la spiritualité chrétienne.

    Il se dégage une constante de ces vies apparemment si dissemblables : un dépassement de leur moi biologique, et, de façon plus ou moins forte, de toutes les formes instituées de christianisme tout en vivant des partages de vie intenses avec les plus démunis (...) Le chemin suivi est toujours, de près ou de loin, semblable : aller jusqu'au bout d'eux-mêmes pour basculer, brutalement ou progressivement, dans un puits sans fonds où les extrêmes se touchent et où les contradictions deviennent complémentaires.

    p. 156

    Transconfessionalité, œcuménisme ou syncrétisme ?

    Comment vivre sa foi en dehors des institutions ? D'un point de vue conservateur, ces expériences de christianisme intérieur et transconfessionel relèvent d'une hétérodoxie condamnable que l'on pourrait résumer à un œcuménisme mal compris voire à un syncrétisme dangereux. Gérard Fomerand cherche pourtant à bien distinguer différents types d'expériences spirituelles contemporaines :

    Christianisme intérieur / "New Age"

    En se décentrant des éléments de sa confession d'origine, le chrétien intérieur retrouve sa propre spiritualité, alors que le New Age fusionne différents éléments que l'on retrouve, par ailleurs significativement, dans la culture marchande ou consumériste (musique de supermarché, jardin d'ambiance) :

    Les chrétiens au-delà des Églises sont (...) le plus souvent clairement chrétiens eux mêmes s'ils s'ouvrent à d'autres traditions spirituelles. L'essentiel de leurs sources est chrétienne ou biblique, mais ils restent aconfessionnels. En ce sens, ils ne se situent pas dans la problématique New Age.

    p. 162

    Christianisme intérieur / Mouvement œcuménique

    Si le christianisme intérieur n'est pas un syncrétisme, en quoi se distingue-t-il  donc de l'œcuménisme ? Sur cette question, Fomerand voit chez le chrétien intérieur un refus de se confronter aux Églises instituées : le chrétien intérieur "ne remet pas en cause la légitimité de chaque confession chrétienne" (p. 166).

    Le christianisme intérieur, surtout transconfessionnel, franchit sans hésiter les frontières artificielles dressées par les autorités ecclésiales au nom de la liberté du chrétien. Mais il n'en demeure pas moins qu les Églises ont encore à l'heure actuelle une utilité (...) elles ont assuré, malgré leurs défaillances, une transmission de la mémoire documentaire qui, sans elles, aurait peut être disparu (...) elles peuvent également assurer l'impossible équilibre entre le vivre ensemble et la nécessaire solitude.

    p. 167-168

    Pour autant, l'auteur ne semble pas voir dans le mouvement œcuménique une solution satisfaisante. Prônant "l'hospitalité eucharistique" davantage que l' "inter-communion", Gérard Fomerand pointe les limites des temps œcuméniques qui ne remettent pas vraiment en cause les prétentions totalisantes de chaque confession. Le dialogue œcuménique de type théologique éconduirait de surcroît, toujours selon lui, la logique rationalisante des spécialistes de la religion.

    Là réside la contradiction des Églises historiques. Elles souhaitent être le Un, le témoin unique de la vérité évangélique en récusant, consciemment ou inconsciemment, la légitimité de l'autre. Chaque Église vit dans sa sphère, rencontre les autres communions une fois l'an lors de la semaine de l'unité des chrétiens et reste sur son territoire cultuel et dogmatique le reste du temps.

    p. 170

    Questions en suspens

    Si en bien des points l'ouvrage de Gérard Fomerand est riche et stimulant, il n'en reste pas moins que certaines questions auraient pu être éclaircies et certains détails apportés.

    Le risque du réductionnisme historique

    L'ouvrage est ambitieux par ses objectifs et l'ampleur de la matière qu'il traite : procéder à une lecture du passé et du devenir actuel du christianisme. Comme souvent, ce type de méthode produit un effet intellectuel double.

    D'un côté, la démarche globalisante crée un sentiment réjouissant et mobilisateur. Fomerand nous offre un bel essai d'interprétation de la spiritualité chrétienne à une échelle rarement utilisée pour la comprendre. Il y a dans l'ouvrage des échos de méthode de Marcel Gauchet qui essaie d'interpréter de manière très large le mouvement religieux et politique de la modernité. D'un autre côté, ce type de méthode peut pécher par son excès de synthèse et les risques de simplifications, raccourcis et imprécisions qu'elle peut générer. Peut-on, exemple parmi de tant d'autres, faire du jansénisme le fossoyeur de la spiritualité occidentale comme cela est affirmé ? Les spécialistes de chaque époque historique ou de chaque courant intellectuel trouveraient sûrement à redire sur tel ou tel point.

    Néanmoins, il est  difficile de séparer l'ouvrage de l'activité propre de son auteur : un conférencier spécialisé dans la présentation des grandes spiritualités chrétiennes davantage qu'un universitaire en bonne et due forme. Cela peut donner par moment au livre un aspect "catalogue" même si on se laisse prendre par ce parcours commenté à travers différents lieux et époques.

    L'homme intérieur et le monde

    De surcroît, la voie intérieur proposé ici dépasse de manière réjouissante les débats internes du christianisme contemporain qui se disputent souvent le sens à accorder à la confrontation au monde : doit-elle être centrée sur la défense des repères bioéthiques ? ou alors dans l'engagement dans le monde et ses injustices ? La piste proposée ici est plus "spiritualiste" sans être désincarnée des enjeux sociaux. Dans le christianisme intérieur, l'essentiel de l'expérience chrétienne reposerait sur la rencontre spirituelle avec le Christ avant toute forme d'engagement.

    Un chapitre néanmoins décevant (chap. 6) est celui qui concerne le rapport au social et au politique à une époque où le christianisme se désinstitutionnalise. Si Fomerand récuse la prétention des Églises à reconstituer des États chrétiens, il n'est guère loquace sur les voies que peuvent emprunter les chrétiens pour s'engager dans la société et tout particulièrement devant les enjeux contemporains (inégalités, péril climatique, etc). Si le royaume "n'est pas de ce monde" (théologie de l'eschatologie), les chrétiens n'en ont-ils pas moins la responsabilité (théologie de la création) ?

    Un ouvrage au positionnement complexe

    En réalité, quel est le statut de l'ouvrage de Gérard Fomerand ? S'agit-il un d'essai de sociologie, d'histoire, de théologie, de diverses sciences religieuses ? On retrouve assurément dans le christianisme intérieur des analyses qui parleraient aux sociologues. Ce qui est mis en avant et bien identifié ici est, en quelque sorte, une forme religieuse contemporaine bien adaptée à notre époque. Elle repose sur l'autonomie forte des individus et rejoint quelque part la thématique du développement personnel (la méditation). Néanmoins, le point de vue confessant ne permet pas de réduire ce livre à un essai sociologique à cela car il y a dans cet ouvrage une profession de foi réelle et de nature sincère dans le christianisme intérieur.

    Est-ce pour autant un ouvrage de théologie ? Pas vraiment. Cette discipline est implicitement critiquée durant tout le livre : elle est vue comme "intellectualiste" dans le mauvais sens du terme. La raison est comme récusée dans la mesure où elle assèche les vérités religieuses. C'est la pente totalisante de la raison occidentale qui aurait, selon G. Fomerand, fourvoyé les Églises occidentales et leur aurait fait perdre leur intuition spirituelle première. Ce qui est mis en avant est davantage une théologie de l'impossibilité à totalement rationaliser et dire l'expérience spirituelle. Pour autant, comme l'ouvrage convoque des outils rationnels et avant tout la mise en ordre chronologique de l'histoire, il n'est pas que l'essai de spiritualité qu'il se propose d'être.

    ***

    Livre historicisant (par son essai de périodisation globale) davantage qu'historique (par sa méthode), l'essai de Fomerand produit en tout cas une thèse qui a le grand mérite d'être à discuter : le christianisme dans notre modernité ne disparaît pas. Là où les spécialistes de sciences sociales parleraient de sécularisation ou d'individualisation des comportements, Fomerand propose une autre voie intéressante d'analyse - ce qui constitue la grande force de ce livre. Le christianisme contemporain se déconfessionalise, se désinstitutionnalise et s'intériorise que les Églises historiquent le veuillent ou non.

     

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    Y a-t-il un moment Macron ?

    4 Avril 2017 , Rédigé par Anthony_Favier

    Emmanuel Macron (photo de l'Express)

    Emmanuel Macron (photo de l'Express)

    L'alternative à la droite et à la gauche de gouvernement

    En situation de crise, la recherche d'un consensus au centre par l'électorat n'est pas absurde. Surtout lorsque les primaires ont abouti à deux candidats clivants idéologiquement. À droite, Fillon sur un programme très libéral, aux accents thatchériens assumés, et conservateur : la politique familiale de la Manif pour tous. À gauche : le programme de Hamon, très utopique et éloigné de la culture socialiste de gouvernement avec ses projets de sortie assez soudaine du nucléaire et de revenu universel, que même ses concurrents de gauche, Mélenchon le premier, ne demandent pas.

    Même si c'est inédit sous la Cinquième République, on ne trouvera peut être pas des candidats des partis de gouvernement traditionnel (socialistes, droite gaulliste) au second tour. Or Macron incarne paradoxalement l'alternance aux partis de gouvernement au centre alors que beaucoup l'attende à l'extrême-droite ou l'extrême-gauche. Le mouvement En marche se présente comme un mouvement citoyen au moment où les organisations traditionnelles sont discréditées et sont associées à de sombres affaires d'enrichissement personnel. Reprenant des accents de la "démocratie participative" de Ségolène Royal, En Marche d'Emmanuel Macron (qui n'a jamais été élu) remet la société civile sur le devant de la scène au moment où la politique institué s'essouffle.

    Il le fait toutefois en gardant un code majeur de la Cinquième République : l'adhésion à sa personne comme dépassant les clivages personnelles et représentant une relation directe entre le peuple et un homme. C'est cette hybridité du candidat Macron qui fait sa force. Il associe à la fois des traits traditionnels (le technocrate brillant de la Cinquième République, l'homme accompli dont on voit la mine dans Paris Match chez son coiffeur, le charismatique séducteur) à l'esprit du moment : celui d'un désir d'alternance et de nouvelles têtes.

    Le repoussoir des mythologies de la rupture

    La pulsion disruptive est à la mode. Elle correspond au goût de l'immédiat et à l'impulsivité de notre temps. À gauche, le "dégagisme" a été théorisé par Mélenchon. Il s'associe à un programme de changement de régime par une assemblée constituante. À droite, le populisme veut sortir de l'Union européenne, de l'euro, de la mondialisation.... Mélenchon joue, avec des variations et sans scories xénophobes ou nationalistes, une partie de la même partition. Ce sont les mêmes variantes d'une seule nostalgie d'une époque où la France était moins inter-dépendante de ses voisins du continent et où l'État pouvait être planificateur et redistributeur.

    Jamais l'idée du "passé faisons table rase" n'a été aussi à la mode. Qu'elle s'enracine dans la réaction ou le progressisme, le goût français de la révolution ne faiblit pas. Ceux qui promettent le changement seront ils comptables des choix qu'ils promettent à l'instar des brexiters britanniques ? L'épargne, les exportations, la stabilité budgétaire, beaucoup sentent de manière diffuse que les promesses n'engagent que ceux qui y croient et non ceux qui les formulent. Quand les paramètres vitaux de l'économie seront au rouge, qui sera comptable de choix formulés dans l'excitation du moment ?

    Macron c'est la réaction des citoyens qui, par intuition ou par conviction, préfèrent partit de ce qui est plutôt qu'idéaliser des demains qui chantent. Car il est plus dur de réformer par consensus, à partir de ce qui est et dans le rapport de force tel qu'il est aujourd'hui, que de vouloir hypothétiquement renverser la table que ce soit en France ou en Europe. On voit Emmanuel Macron défendre des positions qui ne participent plus vraiment du politiquement correct du moment : la construction européenne, le désir de trouver un modus vivendi avec l'Allemagne et la recherche d'un consensus technique viable.

    Mendésisme, rocardisme... et macronisme ?

    Au-delà du choix rationnel que représente Macron dans un moment très particulier, il se cherche historiquement une force progressiste non réductible aux forces de gauche traditionnelles et de leurs logiciels hérités. Mendès-France dans les années 1950 ou l'aventure de la "deuxième gauche" des années 1970 et qu'a incarné sans qu'on puisse l'y réduire Rocard en sont la trace.

    Les forces de gauche ont beau réduire Macron à l'homme du système et au libéralisme mondialisé, cela me semble plus complexe. D'une part, il n'est pas reconnu comme tel par les libéraux de droite qui voit en lui le successeur du hollandisme et un homme de gauche. D'autre part, il assume une position qui se cherche depuis l'après guerre en France : l'attachement au cadre européen atlantiste, la croyance en la subsidiarité (la négociation par branche), le libéralisme économique contre le corporatisme protecteur des insiders (les projets de la première loi Macron sur les pharmaciens et les notaires) et le refus du social-étatisme jacobin de la gauche historique française.

    Je ne vois pas comme un hasard  fait que, au même moment, la CFDT, d'une courte tête certes, devance la CGT dans le secteur privé. Une tendance forte dans la société grandit : celle du goût pour l'autonomie, pour le local et pour l'initiative personnelle plutôt que pour les grosses machineries pour résoudre les problèmes sociaux. La synthèse macroniste va-t-elle fonctionner ? ce serait en tout cas un sacré retournement car ni Mendès-France ni Rocard ne sont parvenus à leurs fins. Macron parviendra-t-il à transformer l'essai ?

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    Trois histoires, trois positionnements.

    20 Février 2017 , Rédigé par Anthony_Favier

    Et si les imaginaires issus de la Seconde Gurerre mondiale continuaient d'inspirer plus ou moins consciemment les positionnements politiques actuels ?

    La Grande Bretagne n'a pas connu l'humiliation de la défaite. La Bataille d'Angleterre, l'héroïsme de la Royal Air Force et le stoïcisme des Londoniens aux côtés de la famille royale dessinent une épopée que la culture populaire n'a de cesse de célébrer. Cette dernière a peut-être tendance à minorer le rôle des Russes et des Américains de la Grande Alliance dans la victoire finale contre le nazisme. Le Brexit révèle que le pays compte quelque part toujours sur ses propres forces pour rayonner dans le monde. L'empire rénové dans le Commonwealth et l'anglophonie constituent un horizon plus ou moins assumé d'une économie mondialisée contre les rêves d'une gestion bureaucratisée et étatisée du continent.

    Si le "Rule Britannia !" peut servir de récit a des milieux populaires, ne souhaitait il pas plutôt qu'on leur apporte de la sécurité et des emplois ? Le pays ne devrait il pas faire le deuil de son splendide isolement et assumer, dans un monde où les poids lourds économiques et démographiques, ne sont plus européens son arrimage continental ?

    L'Allemagne se porte bien depuis qu'elle est réunifiée ou plutôt depuis que la RFA a absorbé la RDA. Sa trajectoire de succès est visible depuis la disparition du nazisme. Le pays s'est salutairement remis en cause. Ayant abandonné tout rêve impérial après la Seconde Guerre mondiale, la branche "démocratie de marché" de la partition d'après Guerre s'est reconstruit sur un idéal de mesure et de volonté. La perfection allemande est, avant tout, celle de ses entreprises et de ses institutions marquées par la cogestion d'une part et la recherche du consensus d'autre part. Sur le plan des valeurs, l'accueil d'un million de réfugiés a montré que c'est l'Allemagne, et plus la France ni le Royaume-Uni, qui joue le rôle de conscience democratique d'un continent en proie au repli et aux populismes. Nulle nostalgie ne la paralyse dans l'innovation et l'Allemagne a su plutôt bien effectuer le tournant vers un capitalisme mondialisé. Sa situation historique l'a même aidée à se concentrer sur ce qui était vraiment important dans un vaste marché mondial : l'éducation, l'innovation et la productivité.

    Si l'Allemagne se trouve en bonne posture, comment peut elle tirer vers le haut ses voisins européens autrement qu'en desserrant un étau sur des pays en difficultés dans la zone euro (la Grèce) et en réinvestissant une partie de ses excédents commerciaux dans une relance qui pourrait aider ses voisins ? Sans cela, le pays pourrait réactiver une germanophobie, enracinée dans toute l'Europe sur des représentations historiques bien ancrées, au moment où elles seraient les plus erronés et les plus éloignées de la réalité de ce qu'est devenu le pays.

    La France, enfin, associe de la pire des manières les deux traits : la nostalgie et la remise en cause. Pays de la débâcle, de la défaite et de l'occupation, un salutaire effort a été en effet fait pour sortir des discours patriotiques fanfarons. Le succès d'une série comme un Village français en témoigne. Les Francais ont consenti après Guerre à une remise en cause. Elle a signifié la construction européenne qui passait par la réconciliation avec l'Allemagne. En ont-ils pour autant pleinement accepté les conséquences ?

    On retrouve, comme au Royaume Uni, une nostalgie pour un passé prestigieux dans un pays où les débats sur le roman national à enseigner au lycée prennent plus de place que les difficultés à prendre sa place dans l'économie mondiale. Le siège de membre permanent au Conseil de sécurité et une armée encore capable de déploiement à l'étranger ont pu, à l'instar, du Royaume Uni maintenir l'apparent confort du monde ancien. La crise économique diffuse depuis les chocs pétroliers et la crise d'un État providence inscrit dans l'ADN national depuis le Conseil de la résistance entraînent pourtant davantage aujourd'hui une paralysie que la recherche d'une alternative viable. Aujourd'hui c'est comme si la population paniquée préférait le saut dans la vide à la recherche consensuelle des réajustements nécessaires Le pays est même prêt à se laisser submerger par une vague populiste. Le FN génère un puissant antilibéralisme qui fait peser des menaces tant sur la démocratie que l'économie de tout le continent.

    Le récit européen n'a jamais été assez fort pour dépasser les imaginaires nationaux issus de la Seconde Guerre mondiale. Ils restent présents et tirent France, Allemagne et Royaume-Uni vers des directions contraires alors qu'il n'y a jamais eu tant besoin d'unité. Comment ne pas céder aux sirènes de la désunion alors que l'Europe n'a jamais eu autant la nécessité de travailler ensemble ?

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    Pourquoi l'Église catholique a-t-elle besoin de prêtres hétérosexuels ?

    9 Décembre 2016 , Rédigé par Anthony_Favier

    Hier est sorti un guide du ministère du Vatican en charge du clergé. À l'usage de ceux qui forment les séminaristes, il égraine une série de prescriptions sur la sélection, la formation et l'accompagnement de ceux qui ont la vocation sacerdotale. Les experts de ce type littérature ont pu saluer la réponse à une attente présente depuis les années 1980 et l'approche plus humaine des situations que le document propose.

    Qu'une institution comme l'Église catholique se dote d'un tel guide est louable. Dans la formation de ses cadres et animateurs d'importance que sont les prêtres dans fonctionnement de ses activités, c'est tout à son honneur de vouloir qu'ils soient bien sélectionnés et formés.

    C'est un court passage du long texte qui ne manquera pas d'attirer l'attention : les paragraphes 199 à 201. Ils réaffirment - et approfondissent - ce qui avait été décidé en 2005 par la même instance romaine : le refus d'ordonner les novices et les séminaristes homosexuels (même continents).

    C'est toujours la même question qui intrigue l'observateur que je suis dans cette situation. Si les prêtres et les séminaristes sont appelés à à continence, au nom d'un engagement moral à la chasteté en dehors du mariage, pourquoi doivent ils être (en puissance) hétérosexuels ? Autrement dit : pourquoi une institution, qui appelle au retrait du commerce sexuel les hommes ordonnés, s'intéresse-t-elle aux inclinaisons de leurs désirs ?

    La condamnation révèle la conception catholique négative de l'homosexualité et ses louvoiements. Contrairement à ce que laisse entendre l'opposition, souvent entendue dans un cadre pastoral, entre les personnes et les actes, le raisonnement employé montre que tout homosexuel a foncièrement un problème relationnel et psychologique aux yeux de Rome :

    Ces personnes se trouvent en effet dans une situation qui fait gravement obstacle à une juste relation avec des hommes et des femmes.

    Paragraphe 199

    Comme le texte procède par allusion, il est délicat de savoir quels problèmes relationnels pose précisément l'homosexualité. J'espère que tous les prêtres sont sensibles à ce qu'ils exercent sur les personnes qu'ils accompagnent, qu'ils sont conscients qu'ils sont objets et potentiellement sources de désir et que, à ce titre, il faut veiller à ce que cela n'entrave pas une relation d'ordre spirituel. Quel fardeau supplémentaire, ou bien particulier, peuvent donc avoir les homosexuels ordonnés ?

    En fait, on ne sort pas dans les prémisses du raisonnement de l’homosexualité vue comme un désordre essentiel de la personne malgré les formulations pudiques. C'est d'ailleurs la psychologie, du moins une psychologie qui n'explicite pas ses sources, qui porte la charge normative de cette condamnation que les textes religieux ne peuvent plus contenir :

    Par contre, au cas où il s’agirait de tendances homosexuelles, qui seraient seulement l’expression d’un problème transitoire, comme, par exemple, celui d’une adolescence pas encore achevée, elles doivent [...] être clairement dépassées.

    Paragraphe 200

    Si les rédacteurs n'appellent pas à soigner l'homosexualité, ils admettent qu'il s'agit d'un "problème" qui peut être (parfois) "dépassé". On retrouve ici en creux la vulgate catholique de Freud. Le développement psycho sexuel s'énonce en un schéma en marches d'escalier. Il place sur le palier final l'hétérosexualité. L'immaturité affective est posée comme un fait non sourcé assez objectif qui à, lui seul, permet d'écarter les candidats.

    Comme je l'avais relevé au moment de précédentes polémiques autour du mariage pour tous ou dans la réception des études de genre, c'est un lexique scientifique qui est instrumentalisé par le catholicisme. Il se présente sous les atours d'une position consensuelle dans le champ des sciences humaines et sociales. Comme le texte s'auto-référence dans une littérature catholique (la note de 2005), il marche au point de vue de l'argumentation en vase clos. Il est circulaire. Peut-on dire qu'il est idéologique plus que scientifique ou évangélique ?  Il n'y a qu'un pas.

    C’est d’autant plus choquant que dans le corps du texte, la section « c) personnes ayant des tendances homosexuelles » précède celle consacrée à la « protection des mineurs et accompagnement des victimes » ! Si on est optimiste, on pensera qu'il s'agit d'un hasard du texte et de sa composition. Si on est réaliste, on doit y voir un autre aveu encore plus glaçant : l'homosexualité reste placée sur le même plan que l'abus sexuel sur mineur. Peut-être peut-on y voir un effet de graduation. L'homosexualité est le stade qui précède les crimes sur mineurs.

    C'est sûrement, en tout cas, la façon dont l'institution essaie de se prémunir des affaires de pédophilie qui la secouent depuis les années 1990 et dont les révélations successives montrent qu'elle a encore beaucoup à faire pour les juguler.

    Lorsque l'on sait que le texte de 2005, qui inspire cette section de la nouvelle ratio fundamentalis, a été en bonne part tiré des travaux et expertises de Tony Anatrella dans les instances vaticanes, et que ce dernier se trouve mis en cause aujourd'hui, même dans la presse catholique, pour ses agissements passés, on appréciera l'ironie cruelle de la situation... Je n'ose imaginer la réaction des personnes qui découvrent ce texte alors qu'elles  disent avoir été instrumentalisées dans leur culpabilité alors qu'elles étaient elles-mêmes au séminaire.

    Des personnes plus instruites que moi en sciences psychologiques verront peut être en petit dans cette affaire ce qui se joue en grand avec ce texte : une relation monstrueusement perverse est en train de s'établir entre le catholicisme contemporain, le clergé et l'homosexualité.

    La douceur que promet le texte en invitant les séminaristes à se confier à leurs accompagnateurs a pour pendant le caractère irrévocable de la sanction à laquelle ils s'exposent s'ils le font : être renvoyés... Si un séminariste parle, il est sorti. S'il se tait, il n'a qu'à reposer sur lui-même pour avancer en ayant une culpabilité immense.

    Or c'est bien cette situation qui conduit aux comportements les plus immatures de double-vie, de vie cachée et d'escalade dans les expériences clandestines. N'est-ce pas ce déni qui expose également les personnes vulnérables à l'appétit de personnes qui ne gèrent pas un désir que l'institution passe son temps à réprouver et fustiger ?

    Comme l'avait affirmé en substance Krystof Charamsa, alors qu'il quittait avec fracas l'année dernière, la prêtrise et ses hautes fonctions à Rome, un bon prêtre, sain dans les relations avec les autres, c'est d'abord un prêtre en paix avec lui même. Peut-être que cette position plus moderne, qui met en cohérence la psychologie du désir et le mode de vie, est ingérable aux yeux de l'institution catholique.

    Elle l'expose évidemment aux critiques de permissivité des communautés moins avancées dans l'acceptation du mode de vie homosexuel contemporain et aux fureurs des groupes traditionnalistes. Néanmoins, elle aurait peut-être l'avantage d'être plus vivables pour les individus, les prêtres et les séminaristes homosexuels, et de sortir de cette étrange hypocrisie qui pèse sur les communautés. Elles sont d'ailleurs sûrement moins dupes que ce que doit penser l'institution.

    Il existe des clercs homosexuels. Impossible de dire combien : ils ne le sont sûrement pas tous, mais ils constituent un groupe loin d'être marginal. Et qui sait  ? Ils apportent peut-être d'immenses services aux communautés pour lesquelles ils s'engagent et constituent une richesse humaine formidable. Leur dissonance vis-à-vis du désir dominant ainsi que leur condition de minoritaires dans la société les placent dans une situation évangélique : celle des marges. L'institution catholique parviendra-t-elle, un jour, à en faire explicitement une force pastorale ?

    Ce texte semble indiquer que la route sera longue...

    Annexe : les paragraphes 199 à 201

    c) personnes ayant des tendances homosexuelles

    199. Certaines personnes ayant des tendances homosexuelles désirent entrer au séminaire ou découvrent cette situation au cours de leur formation. En cohérence avec son magistère, « l’Eglise, tout en respectant profondément les personnes concernées, ne peut pas admettre au séminaire et aux Ordres sacrés ceux qui pratiquent l’homosexualité, présentent des tendances homosexuelles profondément enracinées ou soutiennent ce qu’on appelle la culture gay. Ces personnes se trouvent en effet dans une situation qui fait gravement obstacle à une juste relation avec des hommes et des femmes. De plus, il ne faut pas oublier les conséquences négatives qui peuvent découler de l’Ordination présentant des tendances homosexuelles profondément enracinées »*

    200. « Par contre, au cas où il s’agirait de tendances homosexuelles, qui seraient seulement l’expression d’un problème transitoire, comme, par exemple, celui d’une adolescence pas encore achevée, elles doivent de toute façon être clairement dépassées au moins trois avant l’Ordination diaconale »**. Par ailleurs, il faut rappeler que, dans une relation de dialogue sincère et de confiance mutuelle, le séminariste est tenu de s’ouvrir aux formateurs — à l’évêque, au recteur, au directeur spirituel et aux autres éducateurs — sur des doutes éventuels ou des difficultés dans ce domaine.

    Dans ce contexte, « si un candidat pratique l’homosexualité ou présente des tendances homosexuelles profondément enracinées, son directeur spirituel, comme d’ailleurs son confesseur, ont le devoir de le dissuader, en conscience, d’avancer vers l’Ordination ». Dans tous les cas, « il serait gravement malhonnête qu’un candidat cache son homosexualité pour accéder, malgré tout, à l’Ordination. Un comportement à ce point inauthentique ne correspond pas à l’esprit de vérité, de loyauté et de disponibilité qui doit caractériser la personnalité de celui qui estime être appelé à servir le Christ et son Église dans le ministère sacerdotal. »***

    201. En résumé, il faut rappeler, et, en même temps, ne pas cacher aux séminaristes que « le seul désir de devenir prêtre n’est pas suffisant et (qu’il) n’existe pas de droit à recevoir l’Ordination sacrée. Il appartient à l’Église (…) de discerner l’idonéité de celui qui désirer entrer au séminaire, de l’accompagner durant les années de la formation et de l’appeler aux Ordres sacrés, si l’on juge qu’il possède les qualités requises »****.

    *Instruction sur les critères de discernement vocationnel au sujet des personnes présentant des tendances homosexuelles en vue de l’admission au séminaire et aux Ordres sacrés, n°2, AAS 97 (2005), 1010.

    **Ibid.

    ***Ibid, n°3, AAS 97 (2005), 1012.

    ****Ibid., n°3, AAS 97 (2005), 1010.

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    La laïcité "valeur" vs la laïcité "droit"

    16 Août 2016 , Rédigé par Anthony_Favier Publié dans #laïcité, #humeur

    En France, la laïcité est autant un corpus politico-juridique qu'une valeur politique. Ce qui est source d'énormément de confusions et d'incompréhensions. Cela entraîne également des polémiques que le système médiatico-politique affectionne particulièrement. Ce qui est en train de devenir l'affaire du "burkini" le révèle encore une fois.

    Chiche : si on n'avançait pas masqué dans ce débat ?

    La laïcité : un mot valise

    La somme importante de lois, de textes réglementaires et de la jurisprudence qui en est issue, ont construit la "laïcité" à la française sur les principes de la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen de 1789. Les deux sont contenus dans la loi de 1905 qui en fait une synthèse pratique : la liberté de conscience et la liberté d'exercice de son culte, d'un côté, la neutralité publique et la séparation des Églises et de l'État, d'un autre. Des affaires de cloches au village, des droits des aumôniers dans les lycées ou les hôpitaux, en passant par les carrés confessionnels dans les cimetières, tout le quotidien qui régit une démocratie sécularisée et pluraliste sur le plan des convictions et des confessions a été progressivement réglementé et jugé. C'est cela historiquement qui a bâti l'édifice concret de ce que l'on nomme nous aujourd'hui "la laïcité".

    Pour l'instant, le règlement municipal sur le burkini s'applique et la première juridiction de Nice qui a eu à statuer dessus ne l'a pas annulé. Il n'est pas impossible que des cours supérieures émettent une décision différente (Conseil d'État, voire Cour européenne des droits de l'homme) si des collectifs de citoyens les saisissent. Si la neutralité d'un équipement communal et le maintien de l'ordre public dans notre contexte propre post-attentats peuvent être avancés, le droit à se vêtir librement est aussi un principe important dans une société démocratique. Comme souvent en droit, il faut mettre en balance des principes qui s'opposent.

    L'arrêté anti-Burkini au regard de l'histoire

    Petit détour par l'histoire : le maire du Kremlin-Bicêtre, en 1900, dans le contexte propre du "combisme", qui n'était autre qu'un anti-cléricalisme de combat offensif et intransigeant, avait interdit le port de soutane dans sa commune... Ce genre d'arrêtés n'avait toutefois pas passé le barrage juridique de la laïcité de 1905, qui est autant une loi de neutralité et de séparation qu'une loi de préservation de la conscience et des libertés. Le maire UMP de Cannes se retrouve aujourd'hui, par un curieux renversement de l'histoire, l'hériter idéologique d'Eugène Thomas, un socialiste de tendance blanquiste !

    L'arrêté municipal du Kremlin-Bicêtre interdisant le port de la soutane, 1900.

    L'arrêté municipal du Kremlin-Bicêtre interdisant le port de la soutane, 1900.

    Autant un fonctionnaire municipal n'a pas le droit de porter de vêtement ou de signe qui engage une confession religieuse dans l'exercice de ses fonctions, autant un citoyen peut marcher à sa guise dans le costume qui lui convient sur le pavé municipal. Les bonnes moeurs, la sécurité ou la sobriété relèvent évidemment d'autres chapitres du droit que celui de la laïcité. Le voile intégral, contrairement au burkini, couvre le visage, ce qui pose d'autres questions auxquelles a voulu répondre la loi de 2014.

    La victoire menacée ou menaçante de "la laïcité" ?

    Mais, comme cela arrive avec d'autres concepts (la Nation par exemple), la laïcité, défendue initialement par le camp anti-clérical du dernier tiers du 19ème siècle est devenue une valeur au contenu plus universel. La loi de 1905 a eu un aspect pacificateur évident. Elle a mis fin à la guerre, parfois picrolochine, au village entre "blancs" et "rouges". La laïcité a donné des marges de manoeuvres aux catholiques eux-mêmes, qui ne dépendaient plus de manière aussi étroite que dans le Concordat de Napoléon du pouvoir politique. Elle a ainsi convaincu de manière pratique droite et gauche, laïcs et cléricaux. Fin de parcours aujourd'hui - et nouveau péril ? : la laïcité est même adoptée par l'extrême-droite. Greffon mis par les Républicains sur l'arbre de notre Nation, la branche a grandi et est devenue un de ses plus rameaux. Les Constitutions de 1946 et de 1958 l'érigent au pinacle des valeurs de la maison commune : la République est désormais autant "sociale" que "laïque".

    Ce faisant, la laïcité est devenue comme la liberté ou l'égalité. Il est rare politiquement d'être contre. Tout au plus, on lui accole un adjectif pour la vouloir, au choix, "positive", "forte", "compréhensive", "nouvelle", "repensée", "ouverte", etc. Le FN, de Marine le Pen et Florian Philippot du moins, et le Parti de Gauche la revendiquent et il serait dur de trouver un député qui soit "en bloc" contre la laïcité. D'une certaine manière, c'est la plus belle victoire des anti-cléricaux, comme les Jacobins avec le Nation au 19ème siècle : ils ont propulsé une idée politique qui a tellement bien marché qu'elle a été récupérée par ceux qui l'avaient initialement combattu, quitte à ce qu'ils la fassent évoluer ou lui confèrent de nouveaux sens...

    Le retour des querelles de la laïcité

    Le souci c'est ce que, comme le rappelle Jean Baubérot, dans un de ses derniers et excellents essais sur la question, si tout le monde se réfère à la laïcité c'est que peu de monde ne la saisit véritablement de la même façon. Etre conscient qu'il n'y a pas quelque part flottant dans le ciel des idées "une" laïcité permettrait d'avancer :

    Il n'existe pas un 'modèle français de laïcité' mais différentes représentations selon les acteurs sociaux. Leur contenu se modifie dans une certaine continuité. Le rapport de force entre partisans change. Il produit la définition socialement légitime de "la" laïcité à un moment donné, celle à laquelle chaque acteur doit se référer, même quand il la critique. Cette définition sociale implicite constitue un enjeu politique et médiatique fort et aboutit à un discours qui prend valeur de certitude."

    Jean BAUBÉROT, Les 7 laïcités à la française, Paris : éditions de la maison des Sciences de l'homme, collection "interventions", p. 16.

    Les personnalités publiques qui rappellent la dimension juridique et légale de la laïcité, la somme des lois et la jurisprudence que nous avons évoqués, sont souvent aujourd'hui taxées d'inconséquents, de munichois, d'islamo-laxistes, d'islamo-gauchistes, d'irénistes béats, bref de mauvais patriotes dans un contexte troublé nécessitant un ordre aux accents virils et martiaux. Jean-Louis Bianco et l'observatoire de la laïcité, certains chercheurs en sciences sociales, la sénatrice Nathalie Goulet (UDI) encore ce matin sur France Inter (16 août 2016) font les frais d'un simple rappel à la loi et à son esprit. Ils sont désignés quelque part comme de "mauvais laïcs".

    Peut-être devraient-ils plus assumer qu'ils défendent la conception historique, car séparatiste et d'acception libérale, de la laïcité ? Car on peut donner raison sur un point aux partisans de l'arrêté anti-burkini : ce qu'une loi a fait, une autre peut la défaire dans un contexte neuf. Ce qu'un tribunal a jugé, un autre, face à une affaire nouvelle, peut faire évoluer la jurisprudence. Par contre dans le débat public, ne serait-ils pas plus franc de prendre des mesures pas au nom de "la" laïcité en soi sans les assumer, mais au nom d'un choix politique qui engage la laïcité, sa conception et son devenir ?

    Allons plus en avant : assumez le modèle laïque que vous souhaitez ! À ceux qui invoquent la laïcité, et l'évidence de la laïcité : vous pouvez, à l'aide de Baubérot, ou d'autres, rechercher davantage ce qui vous anime par souci d'honnêteté et de clarification intellectuelle dans le débat public.

    Souhaitez-vous la réactivation du combat anti-religieux du 19ème siècle, qui postule de la dimension aliénante de la religion et du nécessaire devoir libérateur de l'État ?

    Souhaitez-vous alors faire la revanche du match parlementaire de 1905 où c'est le camp libéral, d'Aristide Briand, qui l'a emporté sur les tendances combistes et anti-religieuses des radicaux-socialistes et des socialistes qui ont abouti à l'arrêté anti-soutane ?

    Émile Combes, licence Wikicommons.

    Émile Combes, licence Wikicommons.

    Aristide Briand, licence Wikicommons.

    Aristide Briand, licence Wikicommons.

    Souhaitez-vous le retour du bonapartisme qui place, au dessus des groupes religieux, les fonctions régaliennes et cherchent à tout faire pour imposer l'ordre public et une concorde nationale de haute intensité quitte à organiser les religions en interne ? On parle aujourd'hui d'une fondation des oeuvres de l'islam de France présidé par un non musulman issu d'un camp historiquement anti-clérical.

    Souhaitez vous l'adoption étatique d'un féminisme émancipateur qui postule que certaines femmes savent ce qui est bon pour les autres, quitte à les faire renoncer à des choix qu'elles peuvent assumer avoir fait librement ?

    Si des acteurs publics souhaitent l'une ou l'autre possibilité, qu'ils l'annoncent clairement : ils veulent alors voir adopter un autre système intellectuel que celui qui a abouti à l'adoption de la loi de 1905. On prend des arrêtés anti-burkinis au nom d'une conception anti-religieuse de la laïcité. Et ce n'est pas celle qui a présidé en 1905.

    Faire évoluer les lois de la laïcité ?

    S'il est souvent sain et d'actualité de combattre les nouveaux "cléricalisme" ou bien les prétentions indues dans la forme ou sur le fond du religieux sur la vie politique, il est extrêmement sage et prudent de le faire dans le cadre du droit tel qu'il s'organise dans l'espace démocratique. Avant de le changer, il faut envisager que ce dernier, s'il peut être à dépoussiérer, est aussi une somme de sagesse et d'expériences accumulées par ceux qui nous ont précédé.

    La République est assurément et en permanence testée dans sa capacité à résister par des courants religieux conservateurs qui ont des dessins politiques anti-libéraux. C'est évident. Mais que ceux et celles qui souhaitent défendre la République et sa loi de 1905 le fassent en connaissance et de l'histoire et du droit. S'ils souhaitent la changer, qu'ils le fassent en assumant le mouvement dont ils sont porteurs et les conséquences qu'il entraînera.

    Personnellement, et en conscience, je ne souhaite pas que la République s'engage dans la rédaction d'arrêtés municipaux réglementant les tenues vestimentaires au nom de la laïcité.

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    Spotlight un film nuancé et pertinent sur la pédophilie dans le catholicisme

    3 Février 2016 , Rédigé par Anthony_Favier Publié dans #Film

    Intrigué par les réactions de la Twittosphère catholique suite à la critique par Famille chrétienne du film Spotlight, je me suis rendu au cinéma pour me faire ma propre idée.

    Sans nul doute, c'est un excellent film. De plus, il est salutaire pour les catholiques.

    La version originale de l'article de Famille chrétienne avant que la rédaction ne le change

    La version originale de l'article de Famille chrétienne avant que la rédaction ne le change

    Le film prend comme intrigue la genèse d'une enquête du Boston Globe au début de l'année 2001 menée par une cellule spéciale d'investigation : Spotlight. Cette dernière a mis en lumière la façon dont avaient été réglées en dehors de procès publics des affaires de pédophilie mettant en cause environ 90 prêtres du diocèse de Boston depuis les années 1960.

    L'affaire dont le retentissement aboutit à la démission de l'archevêque du lieu, Bernard Law, révéla surtout comment le diocèse cherchait des accords à l'amiable avec les familles de victimes souvent issues de familles pauvres et fragiles.

    Les journalistes percèrent la façon dont des pressions s'exerçaient et les prêtres étaient mutés d'une paroisse à l'autre. Loin d'être une série d'affaires isolées, ils ont révélé que la hiérarchie catholique savait et agissait en toute vraisemblance pour limiter au maximum le scandale public ainsi que pour protéger ses prêtres.

    Le film est anti catholique ? Non. Sauf à considérer, comme jadis, que les créations artistiques n'aient d'autre but que de faire l'apologie de l'institution ou que les spectateurs soient incapables de produire leur propre jugement. Qui a assez d'angélisme pour penser qu'une Église qui cherche la sainteté exclut nécessairement de son sein tout péché ? Après tout, c'est même un des thèmes les plus anciens de l'art chrétien que de voir des clercs en enfer car ils ont failli.

    Le traitement des personnages humanise même dans ce film le récit. Il nuance la charge évidente de la preuve contre l'institution. L'un des journalistes engagés le plus dans l'enquête (joué par Mark Ruffalo) est d'origine portugaise. Il confie à sa collègue, alors qu'il prend conscience de l'ampleur des crimes, que sa conviction qu'il retournerait à la messe un jour est ébranlée. On le voit au fond d'une église le soir de Noël le regard embué de doutes et de tristesse.

    Une autre journaliste fait lire les premières épreuves du dossier à sa grand mère, un personnage secondaire dont on comprend qu'elle est très engagée dans les œuvres de sa paroisse et adule les prêtres. Elle porte le point de vue de ces catholiques qui, avec stupeur, ont dû découvrir les agissements de leur institution.

    Un troisième est allé au collège jésuite/hupé de la ville sans avoir été victime d'agissements condamnables de la part de ses professeurs. C'est plutôt sa conscience qui le travaille : le regret de ne pas avoir vu ni compris si ce n'est même agi à temps. Le film est capable de prendre en charge me semble-t-il le point de vue de catholiques de culture au minimum qui ne sont pas dans des dispositions foncièrement anti religieuses.

    L'équipe Spotlight.

    L'équipe Spotlight.

    En plus de l'outrancier parallèle entre homosexualité et pédophilie vite dénoncé et à bon droit dans le milieu LGBT, l'article de Famille chrétienne s'en tient à la théorie si fallacieuse des cas individuels et isolés. Théorie que les catholiques doivent abandonner pour sortir avec humanité de cette situation. Seules des "brebis galeuses" auraient sali une institution. C'est, me semble-t-il, un fâcheux biais de perception.

    L'autre biais de perception souvent mobilisé est celui de l'homologie de l'Eglise avec d'autres institutions, l'école par exemple. Défense d'autant plus dure à tenir que la semaine où le film sortait on venait de découvrir les conclusions de l'enquête commandée par le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg à des historiens indépendants sur les actes commis au sein de l'Institut Marini de Montet et que, à Lyon, un prêtre était mis en garde à vue suite à plusieurs plaintes déposées par des scouts qu'il avait accompagnés. À ces deux affaires qui pointent les manquements passés de l'institution à deux endroits différents s'ajoute le départ d'une victime qui travaillait dans la commission d'experts du Vatican justement en charge de ce douloureux dossier. Il démissionne de peur de voir l'Église catholique enterrer le dossier.

    Mais fort justement le film Spotlignt, par la voix au téléphone d'une psycholoque spécialisé dans l'accompagnement des prêtres agresseurs, oriente plutôt vers le caractère propre des prédateurs sexuels dans le catholicisme. Cet expert donne le pourcentage de 6% qui, une fois l'enquête réalisée, colle à deux prêtres prêts à ce que reconstituent les journalistes.

    Sans savoir à quoi correspondent ces chiffres, c'est en tout cas la première fois, à ma connaissance, qu'un film grand public avance des éléments intéressants en dehors d'une évocation un peu facile et oiseuse du célibat et de la frustration qu'il engendre :

    • le fait que l'institution fonctionne par le secret et nourrit l'impunité,
    • la façon dont les prêtres se tiennent entre eux par un pacte du silence sur leurs mœurs,
    • l'immaturité affective d'hommes socialisés précocement dans des institutions collectives type petit et grand séminaire,
    • l'évocation d'anciennes victimes qui deviennent prédateurs...

    Il y a là des pistes fructueuses de réflexion et potentiellement d'action.

    L'une des scènes les plus troublantes du film se produit quand une journaliste parvient à dialoguer avec un prêtre incriminé, sur le pas de sa porte, avant que sa sœur ne mette fin à l'entretien. Le vieil homme maladroit avance qu'il n'a jamais "violé" et qu'il sait très bien de quoi il parle ayant été lui-même violé... S'il a a fait des choses, il avance cette étrange défense : "je n'en ai jamais tiré du plaisir pour moi-même". L'aveu est glaçant et laisse particulièrement songeur.

    La veille d'aller voir Spotlight je me suis rendu à l'Assemblée générale de l'association FHEDLES qui, depuis plus de 40 ans presque, réfléchit à une nouvelle organisation des ministères afin qu'elle ne cautionne plus le patriarcat. Quand on sait que ce dernier lie la domination des femmes à celle des enfants et que ces derniers constituent des groupes plus vulnérables aux violences sexuelles venant d'hommes, il y a surement aussi du chemin à parcourir pour en déloger certains aspects qui ont pu se déposer dans le sacerdoce au cours des siècles.

    Les rumeurs qui annoncent la mise en débat de la question du ministère dans un Synode romain par le pape François, si elles sont justes, marquent peut-être la possibilité d'ouvrir une réflexion de cet ordre. Elle prendrait la suite de la repentance qu'avait solennisé Benoît XVI mais qui n'exempte pas d'un travail de relecture pour comprendre comment l'institution a pu en arriver à de manquements si graves et ... systémiques.

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    Partir sur une autre Planète

    28 Décembre 2015 , Rédigé par Anthony_Favier Publié dans #Lycée

    Interstellar

    Interstellar

    Souvent les secondes me demandent au lycée, lorsqu'on étudie les enjeux écologiques actuels, si on ne dispose pas des techniques pour migrer sur une autre planète et tout recommencer (position de Stephen Hawkings relayée de différentes façons).

    Le raisonnement n'est pas dénué de lucidité en apparence. Tout va déjà si mal et les possibilités d'un développement durable apparaissent tellement compromises qu'on pourrait penser que nous allons irrémédiablement "manger" notre planète. Il en faudra une nouvelle pour repartir à neuf.

    J'essaie de répondre tant bien que mal "rationnellement". Si la science fiction qu'ils affectionnent tant nous montre des possibles au regard des développements prévisibles ou espérés des techniques, les conditions économiques, politiques et scientifiques ne sont pas encore réunies pour envisager une telle solution. Et que faire des restants ? Comment déterminera-t-on l'identité des partants ? J'essaie de montrer la difficulté morale à laisser certains ici-bas pendant que d'autres seraient sauvés.

    Une fois passé le tumulte souvent sympathique des échanges suscités, je relis souvent cela avec plus de noirceur. Il me semble que nous avons là un symptôme social assez inquiétant.

    Comment les adultes ont ils réussi à créer une situation où les adolescents sont convaincus qu'il n'y a pas d'issue ? Pis : que la politique est sans espoir et la gouvernance internationale trop pourrie pour parvenir à un consensus rationnel pour parvenir à trouver un autre système. La COP 21 laisse autant rêveurs que sceptiques. Mais l'adolescence ne semble plus être le continent des utopies humanistes et collectives.

    Malgré les discours ambitieux pour remettre la jeunesse, et notamment la populaire, au cœur de la vie sociale, il semble que nous soyons, au fond de nous, résignés à ce que les leviers politiques et économiques soient entre les mains des mêmes, qu'ils aient une condition sociale équivalente ou appartiennent à la même génération, alors même qu'ils se drapent avec le plus d'ostentation des principes universalistes.

    Et si on la construisait ici notre autre planète plus vivable ?

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